Albert Thierry a 24 ans quand il prend son premier poste d’instituteur à Melun. Intellectuel libertaire, passionné de littérature, il est bien décidé à transmettre à ses élèves les grandes œuvres de notre culture. Il est convaincu que les adolescents qui vont lui être confiés n’aspirent qu’à apprendre et à s’émanciper. Peut-être même – il l’espère profondément – vont-ils l’accueillir comme un véritable libérateur qui pourra, en arrachant leurs préjugés, leurs ouvrir des horizons radicalement nouveaux.
Nous sommes en 1905. Bien avant les ZEP et autres « zones sensibles ». On ne parle encore ni de « publics difficiles [...]» ni de « parents intrusifs » et les « hussards noirs de la République » jouissent d’un prestige incontesté auprès de la population… Certains croient même encore aujourd’hui que l’enseignement allait alors de soi et que la transmission des savoirs s’opérait « naturellement » grâce aux rituels officiels de l’institution scolaire. Dans une école forgée selon les idéaux républicains, on imagine volontiers que les intelligences étaient mobilisées spontanément par l’attraction méritocratique et les sujets collectivement « institués » par l’autorité des enseignants. Au temps des ardoises et de l’encre violette, du Grand Meaulnes et de Marcel Pagnol, on n’avait pas de problème – pense-t-on – pour « tenir » et faire travailler des élèves… nul ne contestait les maîtres et chacun se soumettait docilement aux décisions de la grande institution.
Dure déception pour les nostalgiques de « l’âge d’or scolaire » qui vont lire les pages qui suivent. À la mesure du choc vécu par Albert Thierry en septembre 1905 et revécu des milliers de fois en écho, à chaque rentrée scolaire, par tant d’enseignants.
(extrait de la préface de Philippe Meirieu)Voir la suite
Albert Thierry naît le 25 août 1881 à Montargis d’un père maçon et d’une mère au foyer. Se sentant très impliqué dans le milieu éducatif, il entre à l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud en 1900 pour y préparer un professorat dans le primaire. Durant cette période, il commence à écrire des poèmes, ainsi qu’une tragédie qu’il achèvera en 1906 et qui sera publiée à titre posthume en 1929, Le Révélateur de la douleur. Malgré son antimilitarisme, il effectue son service au camp de Châlons-sur-Marne mais refuse tout logiquement de suivre le peloton d’officiers. Puis, devenu boursier, il visite Weimar, Munich, [...]Vienne et Leipzig, entre autres, en l’espace de deux ans. Lorsqu’il revient en France en 1905, il s’établit à Melun où il devient professeur à l’École Primaire Supérieure jusqu’en 1911. Il est ensuite professeur à l'École Normale d'Instituteurs de Versailles entre 1911 et 1914. Il publie la série des Réflexions sur l’éducation. En août 1914, quelques semaines après ses fiançailles avec Suzanne Jacoulet, il est envoyé au front comme simple soldat. Le 26 mai 1915, à 33 ans, il meurt à Noulette, à la Tranchée des Saules, ce qui lui vaudra une médaille militaire.Voir la suite