On était plantés devant l’Arcade avec des copains quand j’ai pris la décision de partir. C’était le jour. On avait les mains dans les poches.
J´ai été soufflé. Dès l´ouverture. Je savais Mahigan occupé, depuis 2 ans, à un texte d´envergure (ça s´appelle Coulées et c´est même principe de baser le texte sur traversée d´un territoire lié à l´autobiographie). Mais Mahigan est secret, si on le voit, voyageur, à Paris, il mobilisera ses trois sous pour partir au Népal ou au Maroc, ou disparaître des semaines dans la ville même. Sans doute que l´expérience d´écriture veut ça.
Vers l´Ouest, c´est un seul paragraphe. Un charroi. Mais d´un seul tenant, chaque fragment de temps imbriqué dans le suivant, aussi inexorablement que ces visages qui surgissent dans [...]Voir la suiteles trucks stops d´un Canada anglophone qui a gardé la violence originelle des défricheurs. Villes en pays dur, villes nées de leur propre éloignement, dans les rapports qu´elles imposent aux hommes.
Sauriez-vous comment dormir pour rien à Banff ? Une camionnette de transport de bisons vous a-t-elle un jour laissé à Saint Catharines (oui, ça s´écrit comme ça), et quelles circonstances faut-il pour échouer à Petawawa ?
Folklore ? Non. Le texte est ancré autobiographiquement. Une histoire de job d´été, une brouille avec le père. Et la fuite géographique devient le seul exposé de la tension générationnelle. On fume des joints, on se débrouille comme on peut pour squatter dans ces villes géantes (la banlieue traversée de Toronto), mais, pour la génération de Mahigan, le père l´a fait avant vous. La révolte, si elle ne réinvente rien, que peut-elle se donner comme excès ?
Laissez-vous embarquer. Vous ne les connaissez pas, ces villes. La forme oui, on s´en souvient : c´est celle de Kerouac ou de Ginsberg, mais allumé comme du Thomas Bernhard. Une voix.
Et le récit, plus qu´une dérive, un effondrement, les limites touchées de l´expérience comme l´exige tout road-movie.
Et c´est peut-être ça, que de toujours on nomme littérature : quelque chose qui grince parce que frotté des mots directement sur la vie, là où on a mal. Seulement, reste à photographier, à dire. À susciter les bars, les piaules, les voix et les corps de rencontre. À se battre avec les noms propres pour que la route d´aventure soit la route de tous et toujours, là sur la 132 que j´aperçois de l´autre côté du fleuve.
FB
site de Mahigan Lepage
Mahigan Lepage dirige par ailleurs la collection Québec de publie.net
Comme toute expérience marquante, il faut laisser le temps faire son travail en nous avant de pouvoir la narrer. D'ailleurs, Mahigan Lepage l'apprend à ses dépends lors de l’une de ses tentatives avortées. Mais ce qu'il ramène, après son dernier retour, est bien plus qu'un journal de route ou un récit de ses traversées dans lequel revenir sur les heures passées au bord des routes à attendre le pouce levé qu'un automobiliste veuille bien l'emmener avec lui ou encore sur les galères, les petits boulots (quand il y en a), les plans pour trouver à manger, où dormir, de quoi [...]Voir la suite fumer. Non, Vers l’Ouest est d'abord une attention portée à la notion de territoire : les espaces bien entendu (rapport ville / plaine / montagne / vallée), la géométrie, la langue (le français de plus en plus minoritaire, l'omniprésence de l'anglais et celle, commerciale et oppressante, du japonais), les communautés (et leur hiérarchie dans le monde du travail). Je pense également au territoire retraversé (ce voyage sans cesse recommencé, celui-là même qu’avaient fait ses parents).
Malgré les galères, le personnage cultive des paradoxes intéressants : très sociable il aime néanmoins rester à l'écart, surplomber, observer ; s'il n’aime pas les mêlées ni les bagarres il trouve toujours quelqu'un avec qui partager un repas, un joint, un bout de route.
Vers l’Ouest est aussi le livre de l'éternel retour. Mais n'attendez pas d'atermoiements de sa part (pas son genre), plutôt une sorte de fatalité (douce, presque sereine) une fois la terre natale à nouveau en vue. Peut-être parce que c'est là (à ce moment, à cet endroit) que commence le temps de l’écriture.
Né en 1980, Mahigan Lepage a grandi en Gaspésie. Il a habité en Outaouais et dans le Bas-Saint-Laurent. De 2000 à 2010, il étudie la littérature à Montréal et séjourne plusieurs fois en France. Il a publié des livres numériques aux éditions publie.net (Carnet du Népal, Vers l’Ouest, La science des lichens) ainsi que des livres papier aux éditions du Noroît (Relief) et chez Mémoire d’encrier (une version révisée et augmentée de Vers l’Ouest). Il dirige également la collection "Décentrements" aux éditions publie.net.
Visitez le site de Mahigan Lepage, Le Dernier des Mahigan., lieu d'exploration de l'écriture et de l'image.
| Format | Information |
| epub |
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