Elle domine le village, lui-même haut perché avec ses raidillons coupe-jarrets, ses monte-à-regret cabrés vers le ciel, l’emmêlement têtu, le ruissellement gris bleu de ses toitures d’ardoises, ses étagements de balcons, de tourelles en encorbellement arrimés aux redans du rocher, avec l’ample retombée de ses jardins en terrasse, ses volées de marches dévalant la pente, impatientes de se faufiler au milieu du quant-à-soi des vergers, (...)
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La Grande Sauvagerie, c´est le nom que les coureurs de bois du Canada français ont donné à ce qui s´est appelé, en d´autres temps et d´autres lieux, The Wild : l´espace inviolé, le blanc sur la carte. L´expression s´est perdue et ne parle plus guère à personne.
La Grande Sauvagerie, c´est aussi un lieu-dit, un rocher qui domine un coin de la campagne limousine. Les guides touristiques le signalent à l´attention pour sa lanterne des morts, une simple tour de granit, sans grâce.
Les habitants du pays ont oublié depuis longtemps qu´un feu y brûlait jadis, qui guidait les voyageurs [...]Voir la suitedans la nuit.
Thérèse Gandalonie a grandi à Saint-Léonard, à l´ombre de la lanterne des morts. Puis elle s´en est allée. Elle a traversé l´océan. Elle a découvert, dans les bibliothèques américaines, le Journal inédit de Jean-François, peintre d´ex-voto établi à Montréal, cousin à la mode de Bretagne du Grand Rameau. Elle a compris en le lisant que les deux Grandes Sauvageries renvoyaient l´une à l´autre.
Quand elle s´en retournera, elle saura désormais apercevoir, infusée dans le paysage, une histoire oubliée de tous. Elle la déchiffre pour nous. C´est sa voix que nous entendons, une voix rocailleuse traversée par le vol des lucioles.
Au sommet d’un rocher, au-dessus de Saint-Léonard, se trouve ce qu’on appelle encore une lanterne des morts où il y a longtemps un feu brûlait en permanence la nuit afin de guider les voyageurs – une sorte de phare en plein Limousin et qui semble veiller sur les vivants : simple tour de granit pourtant, cette lanterne a une force d’attraction telle qu’elle appelle au fantasme, à la rêverie, à l’imagination.
Thérèse en sait quelque chose, elle qui a grandi là en gobant les mouches, qui a quitté les lieux à 18 ans pour faire le tour du monde et [...]Voir la suite nous revient quarante ans plus tard pour écrire, à partir de cette histoire pleine de veilleurs et de veilleuses, son livre des Noms (absents, disparus).
C’est au milieu des villes, des bibliothèques ou encore de natures libres, d’une grande sauvagerie sourde et magnétique et par le truchement de Lychnobiens tout droits sortis de chez Rabelais, de peintres voyageurs et d’autres personnages en quête d’idéal que Thérèse va ramener avec elle secrets séculaires que se partagent le Limousin et le Québec ainsi que tout un tas d’histoires de lieux, de familles et de noms. Au final, c’est toute l’Histoire des Lumières à nos jours qui est contenue dans ce récit fouillé, dense, érudit et musical où certains lieux sont décrits par leur absence, cette Grande Sauvagerie notamment : « espace hostile sur lesquels les noms ne prennent pas, glissent et se perdent sans parvenir à se nouer aux choses, à se fixer, à s’ériger en lieux-dits, en toponymes sur lesquels on s’oriente, dans lesquels on s’installe. »
Christophe Pradeau a l'art de saisir la physionomie et le rayonnement de lieux qu'il nous donne à voir tant comme un peintre que comme un styliste à la plume virtuose. Lancinante réflexion sur la mémoire et les paysages qui nous façonnent, La Grande Sauvagerie confirme tout le talent et la maîtrise de son auteur.
Alexandre Fillon - Lire - 02/11/10
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