Les sept larmes d'Obéron, Urbimuros - tome 2

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Extrait Chapitre I. OÙ LA PRÉCIPITATION NE L'EMPORTE PAS NÉCESSAIREMENT SUR LA VIGILANCE - Gagné ! lança triomphalement Pascal. On en joue une autre ? La manette de Brent traversa la pièce pour se fracasser contre le mur. Inutile de reposer la question, la réponse était éloquente. Pascal soupira et s'enfonça un peu plus dans le divan, les pieds sur la table basse, entre bouteilles de bière et sacs de chips. - Je suppose que ça veut dire non. - Merde ! Je n'en peux plus, bordel ! Cela faisait plus d'un mois que Brent était revenu de son équipée sur Nayr ; un mois qu'il tournait en rond ; un mois qu'il n'arrêtait pas de penser à Judith ; un mois qu'il enrageait qu'elle fût restée là ; un mois qu'il ne songeait qu'à une chose : retourner la chercher. Quand il s'était retrouvé dans les caves de l'abbaye de Rochebrune avec un monseigneur Da Hora hurlant de douleur tel un goret qu'on égorge, des moines avaient fait irruption dans la pièce au disque noir et les avaient entraînés dans des directions opposées. Brent n'avait jamais revu le cardinal. Les moines l'avaient expulsé de l'abbaye, engouffré dans une voiture et ramené à Montréal en lui recommandant d'oublier ce qu'il venait de vivre. Les moines n'avaient pas vraiment l'air de moines ; on aurait plutôt dit des bouchers ou des catcheurs. Brent n'avait même pas eu la possibilité de protester. La première semaine suivant son retour s'était relativement bien passée. Brent avait fait tout ce qu'il s'était promis de faire quand il s'était retrouvé coincé dans cet univers moyenâgeux, sans eau courante ni électricité, peuplé de nains sanguinaires, d'araignées géantes, d'ogres et de mages philosophes : prendre une douche, s'offrir une coupe de cheveux chez le coiffeur, se payer une bouffe au resto, voir un film au cinéma, boire un verre avec les copains... Une semaine durant, il s'était promené avec des oeillères, niant l'évidence : sans Judith, la vie était insipide. Elle ne valait pas la peine d'être vécue. Et penser que Judith avait choisi de rester là-bas, dans les bras de cette imitation de chevalier qu'était Ylian Vorodine lui était tout bonnement insupportable. Pascal avait essayé de lui changer les idées : tournois de jeux vidéo, virées en boîte jusqu'aux petites heures du matin, marathons de navets de série B à la télé... Il avait été jusqu'à éplucher son précieux calepin noir dans l'espoir qu'une des filles qui s'y nichaient réussirait à le séduire et à lui faire oublier Judith. En pure perte. La deuxième semaine, Brent avait appelé plusieurs fois l'abbaye, uniquement pour tomber sur un enregistrement annonçant que la ligne avait été débranchée. La troisième, il y était retourné dans l'espoir de parler à quelqu'un - n'importe qui - qui fût susceptible de le renseigner sur le sort de Judith. On l'avait éconduit. La semaine d'après, il récidivait. Cette fois, on lui avait servi un avertissement en prime : s'il revenait dans les parages, une plainte serait déposée à la police. Depuis, il rongeait son frein dans l'appartement. Ses cheveux avaient rallongé ; la vaisselle s'empilait dans l'évier ; les vêtements jonchaient le plancher ; il avait les yeux cernés et les joues hâves. Bref, il n'était plus que l'ombre de lui-même. - Ça ne peut plus durer, bordel ! répéta-t-il en regardant sa main droite. L'index manquait et pourtant, bizarrement, il était toujours là. Comme si le fait d'avoir été tranché sur Nayr mais pas sur Terre ne l'en privait pas totalement et qu'il en conservait un ectoplasme dans la main. Ce n'était pas qu'une impression. Bien que la chair demeurât impalpable, la matière adhérait à son doigt ; l'index fantôme traçait des sillons dans l'eau, ramassait la farine, faisait des trous dans la neige. - Regarde, avait-il dit à Pascal après avoir noté le phénomène. Maintenant tu le vois, maintenant tu ne le vois plus ! Plongé dans du ketchup, le doigt absent avait ressurgi, écarlate. Puis Brent avait léché la sauce et il avait disparu de nouveau. Ce « tour de passe-passe » avait vivement impressionné Pascal qui, sans pareille démonstration, n'aurait peut-être pas cru aussi facilement l'histoire abracadabrante que lui avait narrée son ami. Car Brent n'avait aucune preuve pour étayer ses dires. Pour une obscure raison, les charmes que lui avait enseignés maître Cornufle - le sort de déplacement instantané, celui qui transformait son pouce en torche et quelques babioles comme rendre intelligibles les textes écrits dans une langue étrangère - n'opéraient pas sur Terre. - Il faut que tu m'aides, Pascal, trancha-t-il. Il faut que tu m'aides à aller la rechercher. - D'accord, mais comment ? - Je ne sais pas. Peut-être avec l'arbre. Peut-être qu'une autre pierre est cachée dedans. La seule façon de savoir, c'est d'aller voir. C'est ainsi que par un matin glacial de la mi-février, ils montèrent dans la Westfalia pourrie de Pascal, direction Rochebrune. Les météorologistes jouaient les prophètes de malheur : on annonçait au moins vingt-cinq centimètres de neige, des vents avec rafales pouvant atteindre une vitesse de quatre-vingts kilomètres à l'heure et de la poudrerie à la clé. Le jeu était risqué, mais la crasse ne devait commencer qu'en début d'après-midi. Ils partirent au point du jour. Le thermomètre avait chuté à quinze degrés sous zéro durant la nuit, si bien que l'antique « voiture du peuple » montra quelque réticence à démarrer. On se les gelait à l'intérieur, et le système de chauffage dégivrait le pare-brise avec une efficacité qu'on aurait pu qualifier d'asthmatique. - Je persiste à croire qu'on devrait attendre. On va droit au-devant des emmerdes, là. - Tu as des pneus à neige ? - Oui. - Alors, fonce. Pascal grommela. Brent était une vraie tête de mule. Quand il se mettait une idée en tête, plus moyen de la lui faire oublier. La fourgonnette décolla de la chaussée rendue grise par le froid. Les roues tournaient carré et, sous l'effet du frottement, l'humidité dont l'air était imprégné se transformait en glace noire. Il fallait vraiment faire gaffe. Ils quittèrent la ville à une allure d'escargot et prirent le chemin de l'abbaye. Quand ils arrivèrent à la campagne, la neige les avait précédés. Les flocons tombaient si dru qu'on ne voyait rien à cent pas. Par deux fois, Pascal faillit déraper et se retrouver sur le bas-côté. Embrasser un banc de neige en plein blizzard n'était pas sa conception d'une partie de plaisir. - Tu as vu dans quoi on roule ? Il faudrait un radar pour s'y retrouver. - Tant mieux. Si on ne voit rien, eux non plus. Ils ne sauront pas qu'on arrive. Pascal se renfrogna. Brent avait beau être son meilleur ami, parfois, il lui tapait royalement sur les nerfs.

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Categories : Fantasy & Science-fiction > Science-fiction

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    9782894855355

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    1 250 Ko

  • Distributeur

    Numilog

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    ebook (ePub)

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