Les sept larmes d'Obéron, Anverrandroi - tome 3

À propos

Extrait Chapitre I. Où l'on s'accommode de restes en attendant plat plus copieux « Notre Père, qui es aux cieux ; « Que Ton nom soit sanctifié ; « Que Ton règne arrive ; « Que Ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. « Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien. « Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. « Ne nous laisse pas succomber à la tentation, « Mais délivre-nous du mal. « Amen. » - Bravo ! Vous avez bien retenu la leçon. Allez jouer maintenant. Un cri de joie salua cette invitation. Monseigneur Da Hora sourit en regardant les enfants traverser les murs de la chapelle pour s'égailler dans toutes les directions. Il ramassa les cahiers de catéchèse qu'il alla ranger dans une armoire de la minuscule sacristie, puis sortit à son tour. On était en ouvrefeuille, et une multitude de fleurs piquetaient de couleurs la moquette de lichens et de mousses qui tapissait la lande entre la commanderie de Syatogor et les Marches septentrionales. Depuis un mois environ, la Ceinture d'Éole avait changé de direction sous l'effet de l'oscillation vernale et un vent chaud soufflait des terres, faisant ondoyer dans les champs les tiges encore jeunes du froment et des autres cultures tolérant le sol ingrat et un peu salin des abords de la mer Océane. Monseigneur Da Hora embrassa d'un regard circulaire le camp où l'on avait parqué les rescapés d'Urbimuros, sous la surveillance d'un cordon d'hommes venus de Syatogor. Aerios, ainsi que ses habitants l'avaient baptisé, abritait surtout des femmes et des enfants, auxquels se mêlaient une poignée de vieillards et les rares hommes qui avaient échappé au massacre orchestré par William de Norfolk, seigneur de Bairdenne. Les enfants ubsalites figuraient parmi les plus réceptifs à la doctrine catholique ; le culte de l'aalma ne les avait pas pervertis autant que leurs aînés qui, depuis la destruction de leur pierre de mémoire, erraient sans but dans le camp, pour la plupart perdus dans une sorte d'abattement perpétuel. Les enfants avaient formé un cercle devant la chapelle, au centre duquel se tenait l'un d'eux. Ce dernier s'enfonçait dans le sol pour ressurgir derrière un de ses camarades qui le remplaçait dans la ronde, et ainsi de suite. Bien que dénués d'aalma, les Ubsalites n'avaient pas perdu cette étrange faculté qui leur permettait de se mouvoir à travers la matière minérale aussi aisément qu'un poisson dans l'eau. Le prélat s'éloigna de la petite église pour déambuler dans les étroites venelles d'Aerios, saluant au passage ceux qui osaient lever les yeux vers lui. Les Ubsalites avaient aussi gardé le naturel timide, pour ne pas dire timoré, qu'ils avaient développé au cours des siècles passés à l'abri entre les murs de leur ville, sous l'emprise de l'entité biominérale qui les privait de toute vie affective. Inconsciemment sans doute, les survivants avaient construit l'agglomération selon un tracé rappelant le dédale de la ville déserte qui se dressait à quelques lieues de là, au sommet des Marches septentrionales. Après plusieurs tours et détours, monseigneur Da Hora pénétra dans une masure d'une seule pièce où deux hommes se dévisageaient en silence. Le premier leva la tête à son entrée, et salua Francisco du chef. - Bonjour, Valtor. Comment va-t-il ? interrogea le prélat. - Toujours pareil. Il mange, il dort et marmonne des paroles sans suite. Francisco s'approcha de l'être gris qui demeurait prostré, les yeux dans le vague, et posa sa main valide sur son épaule. - Aloysius... Aloysius... M'entendez-vous ? C'est moi, votre ami, Francisco. Aloysius ne répondit pas. On aurait juré une statue. - Vous gaspillez votre salive, reprit Valtor. Le choc a été trop rude, je le crains. J'en ai connu beaucoup avant lui qui n'ont pu supporter la rupture du lien avec leur aalma. Ils se replient sur eux-mêmes. Les faire sortir ensuite de leur coquille tient du miracle. - Mais le miracle s'est déjà réalisé, vous en avez été témoin. Le mal n'est donc pas incurable. Valtor haussa les épaules. - L'espoir fait vivre. D'espoir, il n'y avait pas vraiment dans ses paroles. Valtor et Aloysius faisaient partie de la poignée d'adultes de sexe masculin que la folie meurtrière de William de Norfolk n'avait pas fauchés. Après avoir prononcé son ultime prophétie sur la grande place d'Urbimuros, où se massait une foule avide de curieux, l'Oracle avait disparu dans un éclat de lumière qui avait détruit la Matrice aalmique. L'instant suivant, le lien qui unissait chaque Ubsalite à sa pierre de mémoire se rompait tandis que s'abattait le mur gigantesque isolant la cité du monde extérieur. Saisis de panique, les Ubsalites avaient fui droit devant eux uniquement pour être taillés en pièces par les hommes du seigneur de Bairdenne. C'est à Valtor qu'Aloysius devait la vie. L'ex-chef de la Milice l'avait découvert, délirant dans un des couloirs entre les murs, et tenu à l'écart des soldats qui parcouraient les rues, tuant tous ceux qu'ils y rencontraient, jusqu'à ce que William de Norfolk retrouve enfin la raison et arrête l'hécatombe, jugeant le péril imaginaire écarté. Monseigneur Da Hora avait fait la connaissance de Valtor lorsqu'il avait entrepris de christianiser les habitants d'Aerios, croyant à tort qu'il y trouverait un terreau fertile où semer la parole divine. À l'instar de la majorité de ses congénères, Valtor s'avérait réfractaire à l'enseignement religieux. Après s'être jaugés, chacun des deux hommes avait toutefois reconnu en l'autre un être d'exception qui pouvait lui apporter une aide précieuse. Ils avaient fraternisé. Désormais, Valtor lui servait de lien avec les Ubsalites, et Francisco était le trait d'union dont Valtor avait besoin avec le monde du dehors, en l'occurrence, la commanderie de Syatogor et son seigneur, Ylian Vorodine. - Je poursuis ma tournée. Faites-moi signe s'il y a du neuf. Valtor accepta d'un signe. Monseigneur Da Hora sortit de la minuscule habitation pour reprendre sa marche. Il faisait quotidiennement le tour du camp, qui prenait de plus en plus l'allure d'un petit village, avec ses artères, sa place centrale, ses échoppes et ses artisans. La vie suivait son cours, inexorable, imperméable aux égarements de l'humanité. En arrivant à l'entrée que surveillaient une poignée de gardes en armes, le prélat vit un homme avancer dans sa direction. Il reconnut Gontran, le ferronnier, l'un des plus zélés parmi ses ouailles de la modeste congrégation qui avait vu le jour au château. Depuis que Lucifer avait disparu et que la promesse d'une importante rentrée d'argent s'était volatilisée avec lui, William de Norfolk avait imposé un hiatus aux ambitions évangélisatrices de Francisco à Tombelor, mais Ylian Vorodine s'était montré plus conciliant et lui avait permis de continuer sa prédication à la commanderie.

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Categories : Fantasy & Science-fiction > Science-fiction

  • EAN

    9782894855362

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    1 611 Ko

  • Distributeur

    Numilog

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    ebook (ePub)

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