Soeurs de sang v 01 plier sans se rompre

À propos

Extrait Prologue Montréal, décembre Hélène déposa sur la table de chevet une tasse de thé vert faible et une assiette de compote de pommes, décorée de quelques biscuits secs. De son lit, sa mère, Angela, suivait d'un regard noir chacun de ses gestes en détaillant avec mépris sa mise soignée. - Alors, tu me laisses toute seule, lança Angela sur un ton accusateur. Tu sors ? - Souviens-toi, maman, je t'ai prévenue ce matin : aujourd'hui, c'est mercredi et je vais assister à mon premier atelier d'Albatros. C'est un organisme communautaire qui soutient les malades en phase terminale. Toi qui me reproches toujours de ne pas savoir comment prendre soin de toi, ça devrait t'encourager. « Et une petite heure loin de cette atmosphère de vitriol me fera le plus grand bien à moi aussi », pensa Hélène. - Combien de temps est-ce que ça durera ? - Dix semaines. - Dix ! Je serai morte bien avant ! - Si je me rends compte que ce n'est pas utile, j'arrêterai d'y aller. Hélène réarrangea les oreillers de sa mère pour qu'elle puisse s'asseoir et s'assura que sa tête était bien supportée. De sa belle chevelure noire d'Italienne, il ne restait plus qu'un duvet pitoyable. - De toute façon, tu ne seras pas seule, poursuivit Hélène. Ton amie Mireille va venir te tenir compagnie pendant mon absence. - Elle va venir me garder, tu veux dire ! Je ne suis pas une enfant ! Hélène remonta posément l'édredon sur la poitrine, maintenant flasque, dont s'enorgueillissait autrefois sa mère. - Ce serait dangereux de te laisser seule... - Je pourrais mourir, c'est ça ? railla Angela qui ne tolérait pas qu'un cancer la ronge alors qu'elle avait toujours mené une vie exemplaire : pourquoi Dieu lui jouait-il ce sale tour ? Pour tester sa foi ? - Tu n'aimerais pas avoir une présence amie à tes côtés, le moment venu ? demanda doucement Hélène, étonnée. - Je ne veux pas que Mireille me voie dans cet état. Regarde mes bras : j'ai l'air d'une vraie droguée ! Maintenant que les graisses et les muscles avaient été grugés par la maladie, sa peau fripée était drapée comme une fine soie sur ses os. Les nombreuses ecchymoses violacées trahissaient les veines fragilisées par les médicaments et par les injections de plus en plus fréquentes. Angela vilipendait avec férocité la morphine qui soulageait sa douleur, mais la rendait confuse. - Mireille ne verra que son amie de toujours. Elle sait combien ces moments sont précieux. N'aimerais-tu pas les partager avec elle ? - Si seulement ton père était là... Hélène ravala un soupir. Ce refrain amer revenait quotidiennement. Son père était décédé plusieurs années auparavant. Sa patience et sa bonté avaient su tempérer les humeurs primesautières d'Angela. Hélène était forcée de reconnaître qu'elle n'avait pas son doigté. Sa mère percevait toutes ces tendres attentions comme autant de preuves de sa perte d'autonomie croissante. Elle ne voyait rien des sacrifices que la situation exigeait de sa fille : un sommeil erratique, une vie sociale accaparée par les besoins de sa mère, et une carrière en suspens. Hélène savait que le fiel qu'Angela déversait sans compter ne lui était pas directement destiné, elle n'était que son bouc émissaire. Angela haïssait ce destin qui l'arrachait à la vie alors qu'elle avait encore tant de projets. La jeune femme refoula la douleur d'être ainsi humiliée par sa propre mère et lui tendit la tasse de thé avec un sourire chancelant. - Je l'ai infusé un peu moins longtemps que la dernière fois, comme tu me l'as demandé. Je vais profiter de ma sortie pour passer à l'épicerie. Aimerais-tu manger quelque chose de particulier ? demanda Hélène en replaçant une mèche blonde derrière son oreille. - Je n'ai pas faim. Et ne rachète pas ces biscuits à thé. Ils ne goûtent rien. Hélène baissa un peu le store pour que le soleil n'éblouisse pas sa mère. - Je verrai si je peux en trouver d'une autre marque. Hélène embrassa Angela sur le front et se demanda combien de temps encore durerait cet enfer. Sa conscience l'apostropha aussitôt : sa mère était malade et souffrait énormément ! L'enfer d'Hélène n'était rien comparé à celui d'Angela ! Son accès de culpabilité ne réussit qu'à exacerber sa lassitude et son découragement. Angela était la seule famille qu'il lui restait. Hélène n'avait pas hésité à s'occuper de sa mère lorsque le diagnostic fatal était tombé. Au fil des semaines, des mois, l'urgence du moment avait cédé la place à une routine de plus en plus lourde. Hélène avait dû négocier des arrangements avec le patron de la petite entreprise d'import-export pour laquelle elle travaillait. Monsieur Bérubé se reposait entièrement sur Hélène pour les tâches administratives et, surtout, pour la comptabilité, qu'il avait en horreur, mais il continuait néanmoins à lui verser un salaire de secrétaire débutante. Pourtant, malgré les manigances de Bérubé, Hélène adorait son travail. Ces dernières années, elle avait suivi plusieurs cours du soir en informatique pour se perfectionner. Bérubé lui avait accordé de mauvaise grâce, la veille, un congé sans solde. Hélène souhaitait profiter de ses temps libres pour chercher un emploi plus valorisant où elle serait estimée à sa juste valeur. Mireille sonna à la porte et Hélène se hâta de lui ouvrir. Après les conseils d'usage, elle promit de ne pas s'absenter plus de deux heures et laissa les deux amies ensemble. Hélène enfila son manteau, ses bottes et ses gants, s'échappa de la maison et descendit rapidement l'escalier. Elle inséra la clé dans la portière de sa voiture, puis s'arrêta net. Elle inspira profondément l'air glacé pour ne pas céder à la vague familière de découragement. Comment pourrait-elle tenir le coup une semaine, ou même un jour de plus ? se demanda-t-elle pour la millième fois en retenant ses larmes avec peine. Sa mère allait bientôt mourir et rien ne serait réglé entre elles. La relation chaleureuse dont elle avait rêvé toute son enfance ne se concrétiserait jamais. Hélène resterait une déception pour sa mère, quoi qu'elle fasse. Elle inspira de nouveau, lentement. Il y avait parfois des moments, comme celui-ci, où elle avait l'impression que sa propre vie menaçait de la noyer. Quand ce serait fini, se promit-elle solennellement, elle partirait. Elle s'enfuirait loin, oui, très loin de cette vie.

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Categories : Littérature générale > Romans & Nouvelles

  • EAN

    9782894855553

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  • Poids

    443 Ko

  • Distributeur

    Numilog

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