Soeurs de sang, Croire sans voir - tome 2

À propos

Extrait Prologue New York, juin, un mois plus tôt Sylvia Jacobs agita la main pour attirer l'attention d'un chauffeur de taxi. La température frisait les trente degrés Celsius. À chaque intersection, les requins en complet-veston ou en jupe cintrée bataillaient, l'oeil vitreux, pour fendre l'air humide et poisseux. Après plusieurs essais infructueux, Sylvia monta finalement dans un taxi qui la déposa sur l'East River, au domicile de la superstar américaine Dominick Metcalfe. Dans le confort climatisé de sa vieille maison luxueusement restaurée, Metcalfe ne se rendait compte de rien, plongé dans la lecture d'un scénario. Les rayons brûlants du soleil peinaient à se frayer un chemin jusqu'aux hautes fenêtres à carreaux du rez-de-chaussée, dans le dédale des rues étroites, des rangées de maisons de briques brunes et des arbres majestueux. Comme l'acteur travaillait la moitié du temps en Californie ensoleillée, la luminosité naturelle de la pièce lui suffisait largement ici. Son agent, Kenny Vhite, avait repéré le vieux bâtiment délabré et y avait vu un bon placement à long terme. Metcalfe l'avait acheté - pour une bouchée de pain new-yorkaise - pour le transformer en pied-à-terre, et l'architecte qu'il avait engagé avait su lui donner le style moderne et enveloppant qu'il recherchait. De toutes ses résidences, c'était sa préférée, et cela, malgré son extérieur au charme suranné. Bien calé dans le sofa de cuir naturel, ses longues jambes appuyées sur la table à café en acacia, Metcalfe essayait de s'imaginer dans le rôle du héros. Certes, avec ses six pieds quatre pouces et ses cent quatre-vingt-dix livres de muscles bien découpés, il avait la carrure nécessaire pour interpréter le militaire surdoué, mais l'histoire ne l'intéressait pas. Dire que quinze ans plus tôt il aurait plongé tête première sur ce ticket assuré pour le succès, populaire sinon critique, doublé d'un juteux cachet à la clé ! Mais il avait maintenant assez d'argent pour acheter tout ce qu'il pourrait désirer en dix vies. En fait, il ne désirait plus grand-chose. Même pas sa femme, l'actrice Stacee Davielle, qu'il avait épousée quatre ans auparavant. S'ils ne partageaient plus de grande passion, Metcalfe lui serait néanmoins toujours profondément reconnaissant de ne pas l'avoir quitté deux ans plus tôt, lorsqu'un grave accident de moto avait failli le laisser paraplégique. Le souvenir de son parcours infernal vers la guérison, éclairé par le soutien et l'encouragement sans faille de Stacee, resterait à jamais gravé dans son esprit. En son for intérieur, il soupçonnait cependant que leur amour en avait payé le prix. Sylvia frappa à la porte de son bureau. Metcalfe invita sa jeune assistante à entrer et posa le scénario sur la table basse. Vhite avait engagé Sylvia pour qu'elle assiste Metcalfe pendant son hospitalisation. Comme il s'entendait bien avec elle et qu'elle mettait beaucoup de coeur à l'ouvrage, il l'avait gardée à son emploi par la suite. Les journaux à potins faisaient courir toutes sortes de rumeurs à leur sujet, mais leur relation demeurait strictement professionnelle. Sylvia avait bien eu quelques espérances au début, comme toute femme normalement constituée. Mais elle s'était résignée depuis et appréciait à leur juste valeur la simplicité et la droiture de son patron. Elle l'avait accompagné de son mieux tout au long de sa convalescence : huit mois avant de pouvoir remarcher, le double pour retrouver une forme physique telle que les assureurs de cinéma ne le considèrent plus comme un risque. La détermination dont Metcalfe avait fait preuve malgré la souffrance et les nombreuses chirurgies avait profondément impressionné Sylvia. En laissant courir son regard sur son large carré d'épaules, elle songea que ceux qui le prenaient uniquement pour un beau mâle superficiel se trompaient lourdement. - Oui, Sylvia ? lui demanda-t-il en anglais. Elle rosit légèrement en réalisant qu'elle s'était laissé distraire par ses pensées. - Je voulais vérifier avec vous la liste des invités à votre vernissage du mois prochain. Prestement, Metcalfe se leva et s'approcha d'elle. La peinture était sa nouvelle passion. Il avait choisi de la rendre publique à Montréal, sans tapage médiatique. Il s'était rendu aux arguments de son agent qui craignait les contrecoups d'un flop total sur sa carrière cinématographique hautement médiatisée. Vhite n'arrêtait pas de lui seriner : « Dans le monde du spectacle, l'image, c'est tout ce qui compte ! » - Il y a ici un nom que je n'ai pas trouvé dans votre carnet d'adresses. Madame Claudia Sainte-Germaine de la Puce à « l'orelle » ? essaya-t-elle dans un français cruellement approximatif. - La Puce à l'oreille, la reprit Metcalfe. C'est une boîte de publicité à Drummondville, au Québec. Je dois avoir les coordonnées ici quelque part. Metcalfe chercha rapidement dans les tiroirs de son secrétaire de style shaker, sans succès. Son regard s'attarda sur le mur de bibliothèques pleines à craquer, pour s'arrêter sur le livre qu'il venait de terminer. - Madame Saint-Germain en est la propriétaire. J'ai fait sa connaissance lorsque je tournais les extérieurs de Preferably Dead à Saint-Lambert, l'an passé. Ah ! Nous y voilà, dit-il en ouvrant l'essai portant sur l'histoire du Scynao. - Viendra-t-elle accompagnée ? - Sans doute. Elle a un conjoint. Une serviette de papier froissée lui avait servi de signet. Il la tendit à Sylvia. Elle essaya de masquer son étonnement en voyant qu'une adresse était griffonnée dessus. Metcalfe ne laissa rien paraître de l'importance qu'avait eue pour lui cette rencontre fortuite et lança nonchalamment le livre sur la table à côté du scénario. Discuter dans ce train avec cette parfaite étrangère lui avait ouvert les yeux. Elle l'avait convaincu d'aller au bout de sa nouvelle passion pour la peinture. Elle l'avait aussi sensibilisé à la situation au Scynao. - Avez-vous déjà entendu parler de son père, Laurent Saint-Germain ? demanda Metcalfe. Devant l'air dubitatif de sa secrétaire, il continua, pour lui rafraîchir la mémoire : - Il travaille pour l'ONU à titre d'expert-conseil au Scynao. - Le Scynao... - C'est l'un de ces nouveaux pays d'Asie : minuscule, à peine un million d'habitants, coincé entre la Russie et les contreforts de l'Himalaya. L'an passé, on parlait beaucoup du conflit qui l'opposait au Gasbakstan. Les Gasbaks avaient entreposé près de la frontière des déchets toxiques qui ont contaminé le lac Baïkun, la principale source d'eau potable du coin. Du coup, leur complexe hydroélectrique est devenu la catastrophe écologique du siècle ! Aujourd'hui, le pays est sens dessus dessous : le gouvernement a été renversé et le nouveau président, Pra Suh Do, prône la ligne dure. Pra Suh Do ? Le Scynao ? Sylvia lança un regard paniqué vers le livre sur la table : Metcalfe semblait se préoccuper sérieusement de ce coin du monde dont elle n'avait jamais entendu parler. Elle ferait des recherches sur Internet dès que possible ; dans son métier, mieux valait suivre de près les intérêts du jour du patron, sans quoi on risquait de se faire virer. L'écho d'un reportage à la télévision lui revint fugitivement en mémoire ; on soupçonnait les barrages de la compagnie canadienne HEEI d'être en partie responsables du désastre.

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  • EAN

    9782894855560

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  • Poids

    369 Ko

  • Distributeur

    Numilog

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