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Sabine Wespieser Editeur
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Gamins, ils étaient tous les trois inséparables, Layla, Elias et le narrateur de ce monologue, qui, à peine adolescent au début des années 1990, rêve du jour où il connaîtra assez de jolis mots pour convaincre Layla, dont il est fou amoureux, de quitter le quartier avec lui. Il étouffe dans l'appartement où il vit seul avec sa mère, sa boiterie, sa tristesse, il ne veut pas en connaître les raisons. Ses propres accès de violence, sa mauvaise graine, comme il la nomme, il tente de les maîtriser en fumant des joints avec son copain Elias ou en se réfugiant dans les pages du dictionnaire. Pas question pour autant de sortir du lot à l'école, il ne fait pas bon à se faire remarquer à traîner avec les fayots. Comme tous les gosses du quartier, il guette pour les dealers, malgré le seul choix que lui laisse sa mère, réussir sa vie. Elle n'a que lui, lui cuisine des galettes à l'huile et au thym comme au pays, alors qu'elle est bretonne. Tout est posé dès l'entrée de cette magnifique plongée dans la psyché de ce très jeune homme, qui sait bien d'où il vient, mais ne veut rien connaître de son géniteur, l'homme qui, treize ans après l'avoir quittée, fait encore pleurer sa mère. Les années passant, rien ne change, mais tout devient plus compliqué, plus douloureux aussi. Layla est surveillé de près par son frère, son éternel amoureux n'ose toujours pas lui adresser la parole, et Elias, une nuit où les deux compères écoutent de la musique, annonce qu'il arrête de fumer, il s'est converti. Le fantôme du père devient alors de plus en plus présent, au point qu'un soir, après qu'Elias lui a dit que leur musique était notre narrateur décide sur un coup de tête de partir à Beyrouth. Sur l'autre rive, il vit une intense parenthèse chez sa vieille logeuse, Mme Hind, avec qui il découvre que la ville et le pays sont eux aussi peuplés de fantômes. La lumière de la Méditerranée, il ne pourra plus s'en passer. Après son retour en France, il trouvera même le courage de prendre la route vers le Sud avec Layla et d'y vivre un temps son rêve avec elle. S'il nous dit combien il est difficile d'échapper à la malédiction des origines, le très beau nouveau roman de Dima Abdallah, sombre et lumineux à la fois, écrit avec une grâce particulière l'histoire simple d'une poignée de personnages en marge, jouets de leur destin, qui, chacun à sa façon, tente de trouver une issue, ils étaient tous les trois inséparables, Layla, Elias et le narrateur de ce monologue, qui, à peine adolescent au début des années 1990, rêve du jour où il connaîtra assez de jolis mots pour convaincre Layla, dont il est fou amoureux, de quitter le quartier avec lui. Il étouffe dans l'appartement où il vit seul avec sa mère, sa boiterie, sa tristesse, il ne veut pas en connaître les raisons. Ses propres accès de violence, sa mauvaise graine, comme il la nomme, il tente de les maîtriser en fumant des joints avec son copain Elias ou en se réfugiant dans les pages du dictionnaire. Pas question pour autant de sortir du lot à l'école, il ne fait pas bon à se faire remarquer à traîner avec les fayots.
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Chaque matin, en allant au marché des Carmélites où il travaille comme journalier, dans un faubourg populaire de Vienne, Robert Simon scrute l'intérieur du café poussiéreux dont il rêve de reprendre la gérance. Encouragé par l'effervescence qui s'est emparée de la ville, en pleine reconstruction vingt ans après la chute du nazisme, il décide, la trentaine venue, de se lancer dans une nouvelle vie. Comme le lui dit sa logeuse, une veuve de guerre : « il faut toujours que l'espoir l'emporte un peu sur le souci. Le contraire serait vraiment idiot, non ? ».
En cette fin d'été 1966, c'est avec un sentiment d'exaltation qu'il remet à neuf le lieu qui va devenir le sien. Homme modeste, de peu de mots, il trouverait prétentieux de lui donner son propre patronyme : ce sera donc le « Café sans nom », où va bientôt se retrouver un petit monde d'habitués. Le succès est tel que Robert ne tarde pas à proposer à Mila, une jeune couturière juste licenciée par son usine, de venir le seconder.
En quelques traits, en quelques images saisissantes, l'écrivain rend terriblement attachantes les figures du quotidien qui viennent, le temps d'un café, d'une bière ou d'un punch, partager leurs espoirs ou leurs vieilles blessures. Et si, au fil des saisons et des années, des histoires d'amour se nouent, bagarres et drames ne sont jamais loin, battant le pouls de la ville.
Robert Seethaler puise en effet l'inspiration de son nouveau et magnifique roman dans l'endroit qui l'a vu naître : ses descriptions de Vienne émergeant des décombres, à l'ombre tutélaire de la Grande Roue du Prater, confèrent aux personnages du Café sans nom, et notamment à celui qui en est l'âme, une tendresse et une saveur bien particulières. -
Emma Fulconis : on ne voit qu'elle à L'Escarène, dans cet arrière-pays niçois où elle est née. Prompte, virevoltante, rebelle à tout, sauf au vent, elle a toujours galopé dans les collines. Enfant déjà, on la surnommait « l'athlète ». Se moquant bien des compétitions, Emma « ne court pas relativement, mais absolument ».
Mais un jour, sa vie bascule : son ami Stéphane Goiran, avec qui parfois elle écoute un peu de musique lors d'une halte, l'invite chez lui. Là, à peine la porte franchie, un chien énorme se jette sur elle, et lui lacère la jambe, ou plus exactement le péroné, également appelé « l'agrafe ». S'ensuivent des mois d'hôpital et de rééducation, à l'issue desquels il est clair qu'Emma ne détalera plus jamais à toute allure.
Mais l'accident ne l'arrête pas dans son élan. Hantée par la phrase du père Goiran expliquant pourquoi il n'a pas retenu son molosse - « Mon chien n'aime pas les Arabes -, elle tente de comprendre ce qu'elle sait déjà, mais dont on ne parle pas. Tenace, elle va surtout trouver en elle la ressource d'un nouveau mouvement, un tremblement d'abord, une oscillation, presque une danse immobile.
Il fallait le talent de Maryline Desbiolles, convoquant la parole des villageois comme un choeur antique, pour nous mener, au rythme même de la course empêchée d'Emma, sur le chemin d'une aveuglante réalité : celle d'un pays où les blessures de la guerre d'Algérie sont tapies dans les mémoires. Pour autant, même boiteuse, exhibant crânement sa cicatrice, jamais Emma Fulconis ne cessera d'aller de l'avant, exerçant sur nous, de son invraisemblable grâce, un charme puissant. -
Kate et Baba, les « filles de la campagne » de cette prodigieuse saga romanesque, grandissent dans un village de l'Ouest de l'Irlande. Quand la modeste et romantique Kate obtient une bourse pour aller étudier au couvent, l'intrépide Baba décide de la suivre. L'atmosphère y est irrespirable pour ces très jeunes filles éprises de liberté. Baba trouve alors le moyen de les faire toutes deux renvoyer. Les voilà parties pour Dublin, qu'elles rêvent de conquérir. La cruauté des hommes, prompts à abuser de leur naïveté ou à s'attribuer le statut avantageux de pygmalion, leur vaut désillusions et souffrances. Mais du moins vivent-elles selon leurs désirs.
Le succès littéraire a été à la hauteur du scandale lors de la parution, en 1960, de The Country Girls, le premier livre de la célèbre trilogie d'Edna O'Brien. L'audace et la lucidité de la romancière de trente ans, concernant l'éveil à la sexualité de ses deux héroïnes, les mécanismes de l'oppression subie par les femmes et aussi leur refus d'être assignées à leur rôle de mère, font aujourd'hui résonner sa trilogie comme un vivifiant manifeste féministe.
Country Girls réunit les trois premiers romans d'Edna O'Brien, née en 1930 dans le comté de Clare et tôt installée à Londres. Dans l'Irlande catholique et rétrograde de l'époque, leur publication a eu l'effet d'une déflagration : mis à l'index, brûlés en place publique, ils ont également valu à leur autrice les pires commentaires misogynes. Malgré cela, depuis 1960, la grande romancière irlandaise n'a jamais quitté sa table de travail, construisant une oeuvre éblouissante et traduite dans le monde entier.
Toute la puissance de son écriture - son lyrisme, sa tendresse pour ses personnages, son humour salutaire et son sens de l'intrigue - est présente dans cette trilogie inaugurale. -
"Rose", le mot, couleur, fleur, prénom, occupe souvent les pensées de Maryline Desbiolles, parfois dans des situations incongrues et certainement jamais pour sa connotation suave ou supposément féminine : elle se souvient notamment qu'un conservateur de musée niçois l'avait traitée de Rosa Luxemburg, elle se souvient aussi de Marie-Rose, solide personnage de son enfance, bergère rebelle qu'elle aimait suivre sur les chemins. Sans doute pour honorer ces Rose, peut-être aussi parce que le personnage féminin du premier texte en prose qu'elle ait envoyé à un éditeur se prénommait Rose, l'écrivaine qu'elle est devenue décide de se donner une contrainte.
Au printemps de l'année précédant l'achèvement de ce livre, paraît l'annonce suivante : Écrivaine cherche des personnes se prénommant Rose pour l'écriture d'un roman. Merci de prendre contact avec la maison d'édition : rose@swediteur.com.
C'est à « une grande bringue salement amochée », croisée dans un couloir d'hôpital où elle attend sur un brancard et prétendant se nommer Rose Rose (le deuxième Rose en guise de patronyme), que Maryline Desbiolles confiera le soin d'évoquer l'histoire des sept Rose qui ont répondu à son annonce, comme si elle passait le relais à une Rose de fiction.
L'infirmière qui prend en charge l'étrange femme maigre couverte de plaies et d'ecchymoses semble ne même pas croire qu'elle s'appelle Rose, tant ce grand corps aux épaules larges ne correspond pas à l'image gracieuse qu'elle se fait de ce prénom. Elle ne la croit pas non plus quand elle prétend avoir mal : les examens n'ont rien révélé de grave. En réalité, le grand échalas, qui vit dans la rue, a envie de passer une nuit entière dans la chaleur d'une chambre. Comprenant qu'en dire plus sur « Rose » éveille l'attention de l'infirmière, elle se transforme, sous nos yeux émerveillés, en moderne Shéhérazade : « J'ai perdu mon histoire. J'en ai gagné d'autres », dit-elle entre rêve et sommeil, assumant son rôle de narratrice.
Tantôt Rose de onze ans, qui grandit avec ses parents musiciens sous l'avocatier d'une maison niçoise, tantôt Rose-Marie, qui s'amusait à franchir la frontière italienne en longeant la mer avec sa grand-mère calabraise, elle devient aussi Rose du Nigéria, à qui la France ne veut pas donner de papiers, ou Rosetta, dont la famille d'Italie du Sud a été si mal accueillie quand elle est arrivée dans les Alpes-Maritimes. Qu'elle soit Rosette, née à Tunis en 1935, ou Rosy, née à Orléans en 1944 et qui voulait un enfant, mais pas d'homme dans sa vie, ses récits murmurés à l'oreille des soignantes lui valent la nuit sauve.
Avec leurs motifs récurrents - un cheval noir à la tache claire sur le front, des femmes qui boitent mais continuent d'avancer, une géographie d'exil -, ces destinées de femmes se tressant en une seule dessinent un motif fascinant, où la force, la grâce et l'esprit de résistance s'élèvent en une joyeuse sarabande. -
Nous sommes en 1908. Léonor de Récondo choisit le huis clos d'une maison bourgeoise, dans un bourg cossu du Cher, pour laisser s'épanouir le sentiment amoureux le plus pur - et le plus inattendu. Victoire est mariée depuis cinq ans avec Anselme de Boisvaillant. Rien ne destinait cette jeune fille de son temps, précipitée dans un mariage arrangé avec un notaire, à prendre en mains sa destinée. Sa détermination se montre pourtant sans faille lorsque la petite bonne de dix-sept ans, Céleste, tombe enceinte : cet enfant sera celui du couple, l'héritier Boisvaillant tant espéré.
Comme elle l'a déjà fait dans le passé, la maison aux murs épais s'apprête à enfouir le secret de famille. Mais Victoire n'a pas la fibre maternelle, et le nourrisson dépérit dans le couffin glissé sous le piano dont elle martèle inlassablement les touches.
Céleste, mue par son instinct, décide de porter secours à l'enfant à qui elle a donné le jour. Quand une nuit Victoire s'éveille seule, ses pas la conduisent vers la chambre sous les combles...
Les barrières sociales et les convenances explosent alors, laissant la place à la ferveur d'un sentiment qui balayera tout.
Née en 1976, Léonor de Récondo vit à Paris. Violoniste baroque, elle se produit avec de nombreuses formations, et avec L'Yriade, ensemble de musique qu'elle a fondé en 2005. Après Rêves oubliés (2012), roman sur l'exil familial pendant la guerre d'Espagne, Pietra viva (septembre 2013), qui évoque six mois dans la vie de Michel-Ange, a remporté un très beau succès public et confirmé son talent d'écrivain. Avec ce nouveau livre, Léonor de Récondo, dont on retrouve la phrase juste et précise qui conduit le lecteur au plus près de ses émotions, impressionne aussi par l'amplitude de ses sources d'inspiration. -
Dans ce village haut perché des montagnes valaisannes, tout se sait, et personne ne dit rien. Jeanne, la narratrice, apprend tôt à esquiver la brutalité perverse de son père. Si sa mère et sa soeur se résignent aux coups et à la déferlante des mots orduriers, elle lui tient tête. Un jour, pour une réponse péremptoire prononcée avec l'assurance de ses huit ans, il la tabasse. Convaincue que le médecin du village, appelé à son chevet, va mettre fin au cauchemar, elle est sidérée par son silence.
Dès lors, la haine de son père et le dégoût face à tant de lâcheté vont servir de viatique à Jeanne. À l'École normale d'instituteurs de Sion, elle vit cinq années de répit. Mais le suicide de sa soeur agit comme une insoutenable réplique de la violence fondatrice.
Réfugiée à Lausanne, la jeune femme, que le moindre bruit fait toujours sursauter, trouve enfin une forme d'apaisement. Le plaisir de nager dans le lac Léman est le seul qu'elle s'accorde. Habitée par sa rage d'oublier et de vivre, elle se laisse pourtant approcher par un cercle d'êtres bienveillants que sa sauvagerie n'effraie pas, s'essayant même à une vie amoureuse.
Dans une langue âpre, syncopée, Sarah Jollien-Fardel dit avec force le prix à payer pour cette émancipation à marche forcée. Car le passé inlassablement s'invite.
Sa préférée est un roman puissant sur l'appartenance à une terre natale, où Jeanne n'aura de cesse de revenir, aimantée par son amour pour sa mère et la culpabilité de n'avoir su la protéger de son destin. -
Sur le parking d'un supermarché, dans une petite ville de province, une femme se démaquille. Enlever sa perruque, sa robe de soie, rouler ses bas sur ses chevilles : ses gestes ressemblent à un arrachement. Bientôt, celle qui, à peine une heure auparavant, dansait à corps perdu sera devenue méconnaissable.
Laurent, en tenue de sport, a remis de l'ordre dans sa voiture. Il s'apprête à rejoindre femme et enfants pour le dîner. Avec Solange, rencontrée au lycée, la complicité a été immédiate. Laurent s'est longtemps abandonné à leur bonheur calme. Sa vie bascule quand, à la faveur de trois jours solitaires, il se travestit pour la première fois dans le foyer qu'ils ont bâti ensemble. À son retour, Solange trouve un cheveu blond...
Léonor de Récondo va alors suivre ses personnages sur le chemin d'une transformation radicale. Car la découverte de Solange conforte Laurent dans sa certitude : il est une femme. Reste à convaincre ceux qu'il aime de l'accepter.
La détermination de Laurent, le désarroi de Solange, les réactions contrastées des enfants - Claire a treize ans, Thomas seize -, l'incrédulité des collègues de travail : l'écrivain accompagne au plus près de leurs émotions ceux dont la vie est bouleversée. Avec des phrases limpides et d'une poignante justesse, elle trace le difficile parcours d'un être dont toute l'énergie est tendue vers la lumière.
Par-delà le sujet singulier du changement de sexe, Léonor de Récondo écrit un grand roman sur le courage d'être soi. -
En cette fin d'année 1985 à New Ross, Bill Furlong, le marchand de bois et charbon, a fort à faire. Aujourd'hui à la tête de sa petite entreprise et père de famille, il a tracé seul sa route : élevé dans la maison où sa mère, enceinte à quinze ans, était domestique, il a eu plus de chance que d'autres enfants nés sans père.
Trois jours avant Noël, il va livrer le couvent voisin. Le bruit court que les soeurs du Bon Pasteur y exploitent à des travaux de blanchisserie des filles non mariées et qu'elles gagnent beaucoup d'argent en plaçant à l'étranger leurs enfants illégitimes. Même s'il n'est pas homme à accorder de l'importance à la rumeur, Furlong se souvient d'une rencontre fortuite lors d'un précédent passage : en poussant une porte, il avait découvert des pensionnaires vêtues d'horribles uniformes, qui ciraient pieds nus le plancher. Troublé, il avait raconté la scène à son épouse, Eileen, qui sèchement lui avait répondu que de telles choses ne les concernaient pas.
Un avis qu'il a bien du mal à suivre par ce froid matin de décembre, lorsqu'il reconnaît, dans la forme recroquevillée et grelottante au fond de la réserve à charbon, une très jeune femme qui y a probablement passé la nuit. Tandis que, dans son foyer et partout en ville, on s'active autour de la crèche et de la chorale, cet homme tranquille et généreux n'écoute que son coeur.
Claire Keegan, avec une intensité et une finesse qui donnent tout son prix à la limpide beauté de ce récit, dessine le portrait d'un héros ordinaire, un de ces êtres par nature conduits à prodiguer les bienfaits qu'ils ont reçus. -
Rome, début des années 1980. Le mythique Piper Club, où se sont produits les plus grands chanteurs italiens, n'est plus ce qu'il était. Gianni, un dandy fatigué, devenu, au fil des années, un élément du décor, y traîne son désenchantement. Au point de laisser Carmela, la pétulante compagne du bassiste punk se produisant ce soir-là, lui confier son petit Giacomo le temps du concert, alors qu'il déteste le punk... et n'est pas supposé savoir y faire avec les enfants.
Mais, quand la jeune femme lui propose de les retrouver pour boire un café le lendemain, avant leur départ dans les Pouilles, il ne dit pas non. Et ne décline pas non plus son invitation d'aller les voir en septembre : « il fera bon et la mer sera encore chaude, lui dit-elle. Cela te fera du bien. Avec Giacomo, nous allons te remettre sur pied. » Et se remettre sur pied, il en a bien besoin : ses réveils, dans les brumes de l'alcool, sont de plus en plus difficiles, de même que ses regrets sont lancinants, d'avoir raté un nouveau départ avec Nico, une fille solaire, qu'il n'a pas su aimer.
Le voilà à Polignano a Mare, balcon sur l'Adriatique, dans la lumière éclatante d'un été qui semble ne jamais vouloir finir. Giacomo l'a accueilli en se jetant à son cou, Carmela ¿ qui à Rome avait spontanément accordé sa confiance au fêtard invétéré dont la réputation le précédait ¿ lui ouvre grand les portes de sa maison suspendue sur la mer. Le père du petit garçon a fait ses valises, et les nouveaux colocataires vont bien vite trouver leur place dans le trio indéfectible qu'ils vont former, tissé de complicité, de tendresse et d'une grande pudeur. Ils sont bientôt rejoints par Corrado, le libraire de la petite ville, un merveilleux autodidacte avec qui l'entente est immédiate. Les rires, les cafés du matin, les dîners tardifs, les plongeons dans la grande bleue rythment les journées, le temps s'étire. Et si Gianni finit par rentrer à Rome, pour « régler des affaires », il promet de revenir.
Quand, trois saisons plus tard, il retrouve ses comparses, un vent mauvais s'est levé, et il faudra bien la force de leurs liens pour l'affronter. Avec une remarquable intelligence de ses personnages et une extrême délicatesse, Philippe Fusaro nous entraîne alors vers un dénouement aussi poignant qu'inattendu, qui nous laisse sur la crète de l'émotion, au diapason de ce lieu âpre et lumineux qu'on rêve de ne jamais quitter. -
La nouvelle est la discipline maîtresse dans le monde anglophone : Edna O'Brien, à la fin de sa vie, confiait « my short stories are better than my novels ». À l'entendre, ses nouvelles seraient meilleures que ses romans. Il est certain que les trente et un textes de L'Objet d'amour, sélectionnés parmi la centaine publiée pendant plus de soixante ans d'écriture, sont magistraux
Fête irlandaise, qui inaugure le recueil, date de 1962 : Mary, dix-sept ans, s'éloigne à vélo de sa ferme familiale dans un élan de liberté pour se rendre à sa première fête au village. L'humour avec lequel la jeune autrice de trente-deux ans (Edna O'Brien est née en 1930) décrit la manière dont les attentes de sa protagoniste, qui repartira à pied au petit matin, seront déçues, son évocation vive et nuancée de cette petite société rurale et la finesse de ses notations font déjà autorité.
La pluralité des styles et la variété des thèmes abordés frappent d'emblée chez la grande nouvelliste qu'était Edna O'Brien : allant de sombres critiques sociales à des effusions romantiques, sa palette narrative lui permet de passer par des écritures érotiques audacieuses, des jeux parodiques et même de brèves incursions dans le réalisme magique. Mais jamais elle ne se départit de la distance qu'elle conserve vis-à-vis de l'ensemble de ses personnages, faisant jaillir une dose calculée de comique, y compris dans les scènes les plus bouleversantes.
À cet égard, la nouvelle-titre est un coup de maître : Martha, présentatrice télé, contemple son « objet d'amour », un avocat célèbre, marié et père de famille. Tout en le décrivant, elle relate les états émotionnels successifs qu'elle traverse au cours de leur liaison amoureuse, de leur première rencontre à leur séparation. Si cette dernière la plonge dans une dépression fulgurante, elle s'en trouve délivrée par une conversation avec son plombier. Érotisme, irrévérence, attention fascinante prêtée aux objets, mêlés à une sincérité dévastatrice, sont ici très représentatifs de la manière de l'autrice.
Ces trente et une nouvelles avaient été publiées dans les années 1990 en France dans divers recueils, depuis longtemps épuisés. Leur extraordinaire qualité méritait que les traducteurs habituels d'Edna O'Brien, Pierre-Emmanuel Dauzat et Aude de Saint-Loup, s'en emparent : c'est une véritable fête de la littérature que leur version française de ce florilège. -
Une musique libre et joyeuse s'élève des pages de ce premier roman : celle d'un choeur de femmes saluant la venue au monde de la petite Ève, enfant née d'un désir d'amour inouï.
Stéphanie est cheffe de cuisine, elle voulait être mère, mais pas d'une vie de couple. Elle est allée en Espagne bénéficier d'une procréation médicalement assistée, alors impossible en France. Greg, l'ami de toujours, a accepté de devenir le « père intime » d'Ève. Dans à peine deux semaines, aura lieu la fête en blanc organisée pour célébrer la naissance de leur famille atypique, au grand dam de la matriarche aigrie et vénéneuse qui trône au-dessus de ces femmes.
À l'approche des réjouissances, chacune d'elles est conduite interroger son existence et la place que son corps y tient. Toutes, soeurs, nièces, amies de Stéphanie, témoignent de leur quotidien, à commencer par Ève elle-même, à qui l'autrice prête des pensées d'une facétieuse ironie face à l'attendrissement général dont elle est l'objet. Comme dans la vie, combats féministes, tourments intimes et préparatifs de la fête s'entremêlent.
Camille Froidevaux-Metterie dépeint avec une grande finesse cette constellation féminine, tout en construisant un roman dont les rebondissements bouleversent : rien ne se passera comme l'imaginent encore Stéphanie et Jamila, la nounou d'Ève, s'activant la veille du festin tant attendu.
Tour à tour mordante et tendre, l'écriture, dans sa fluidité et ses nuances, révèle un véritable tempérament d'écrivaine. -
Dehors, c'est le printemps
Asta Sigurdardóttir
- Sabine Wespieser éditeur
- LITTERATURE
- 5 February 2026
- 9782848056142
Ásta Sigurdardóttir (1930-1971) a été une étoile filante dans le ciel de la littérature islandaise : dès la parution de son premier texte dans une revue en 1951, le talent de cette jeune femme de vingt et un ans lui a valu une considérable attention, mais également la réputation sulfureuse qui ne devait plus la quitter jusqu'à sa mort précoce, à quarante et un ans, d'alcoolisme.
Aujourd'hui comparée à celles de Lucia Berlin ou Tove Ditlevsen, son oeuvre ¿ cet unique recueil d'une quinzaine de nouvelles, quelques poèmes et dessins ¿ inscrit Ásta Sigurdardóttir parmi les classiques de la littérature nordique, dont se réclament nombre d'autrices en Islande, tant sa liberté, son audace et sa vitalité ont ouvert dans son pays la voie à la modernité littéraire.
Ásta, qui a grandi dans une ferme, arrive à Reykjavik à quatorze ans, y fait des études et obtient un diplôme d'enseignante, parcours inhabituel pour une fille de la campagne de cette époque. De dimanche soir à lundi matin, sa première nouvelle, fait scandale parce qu'elle raconte l'histoire d'une femme qui aime le sexe et l'alcool et que la société punit en la rejetant. Les récits suivants, publiés au fil des années et réunis en 1961 dans le recueil aujourd'hui traduit, s'inspirent tous du mode de vie marginal devenu celui d'Ásta, dont la vie et l'oeuvre sont indissociables.
Luttant contre la pauvreté, souvent à la rue, elle pose nue pour des peintres, explorant la vie de Bohème et rejoignant un groupe d'artistes avec qui elle partage l'ambition de sonder son intériorité par des expériences oniriques. Jeune femme incandescente, mère de six enfants, Ásta n'a jamais renoncé à rien, inscrivant sa courte existence dans l'intensité et la radicalité, jusqu'à la brûler.
S'ils explorent la violence faite aux femmes dans la société islandaise cadenassée des années cinquante - il y est question d'abus sexuels, d'avortements clandestins, d'alcoolisme, de misère -, ses textes sont la plupart du temps écrits du point de vue de la jeune fille naïve qu'a sans doute voulu rester Ásta. Leur protagoniste trouve chaque fois dans une main tendue, dans la gentillesse d'un ouvrier sur le port, qui lui offrira un café ou une cigarette après une nuit de dérive, dans la lumière du ciel ou de l'océan, une raison de célébrer la beauté du monde.
C'est précisément cet appétit de vivre, coûte que coûte, d'explorer les splendeurs du monde et de la nature, qui confèrent sa force et son énergie vitale à cette prose ancrée dans la terre islandaise, mais profondément universelle. -
« Comment ne pas oublier ?», dit le père de Marie, évoquant la disparition déjà ancienne de son frère marin. Parce qu'elle révèle l'inverse de ce qu'elle croit dire - la perte inoubliable -, la question éveille le trouble et la curiosité de la narratrice. À propos du naufrage et de la mort de cet oncle Charlot qu'elle n'a pas connu, elle a toujours entendu : « On ne saura jamais. »
C'est que le mystère reste entier sur les circonstances de l'accident de l'Emmanuel Delmas en 1979 au large des côtes italiennes : la brume, une collision avec un autre navire, très peu de survivants, plusieurs versions divergentes. L'énigme et le drame, l'émotion de son cousin Loïc dans la lumière dorée d'un soir d'août, il n'en faut pas davantage à Marie pour partir sur les traces de Charles Richeux, officier radio du navire.
Compilant les articles parus à l'époque, lisant avec avidité les dossiers d'archives, les correspondances, les télégrammes diplomatiques, conversant avec d'anciens capitaines et des veuves de marins, elle nous entraîne dans une passionnante reconstitution de la tragédie. Au fil des conversations et des recherches, c'est un peu de l'histoire bretonne qui affleure, où une modeste exploitation agricole, l'attente des femmes restées à terre et l'importance cruciale d'un petit club de foot tissent un pudique roman familial.
Quand elle interroge les ruses de la mémoire et se rit de sa propre obsession des traces et de l'enregistrement des voix, c'est son autoportrait en femme de radio que nous offre Marie Richeux : l'enregistrement, comme l'écriture, luttant contre l'effacement. Mais, à l'issue de sa quête, ce qui apparaît et donne à ce livre sa vibration toute particulière, c'est la belle évidence d'une littérature comme questionnement. -
À Alger, dans les années 60, la narratrice savoure le bonheur de l'éternel présent, propre à l'enfance. Sa mère est française, son père algérien, elle appartient à l'une de ces familles dont les femmes ont épousé en pleine guerre des Algériens venus étudier en France et les ont suivis dans le pays à reconstruire, avec pour horizon l'avenir radieux de l'Algérie indépendante, où chacun trouverait enfin sa place.
À peine se demande-t-elle pourquoi leurs petits voisins les traitent, elle et ses soeurs, de « filles de la Française » ; pourquoi son père ne parle arabe que dans la rue ; et pour quelle raison la cousine Anissa se méfie tant de ces « oiseaux des Français » dont sa voisine pied-noir lui a confié la garde au moment de son départ précipité.
Devenue adulte, alors que l'utopie d'une société plurielle a disparu, la jeune femme, désormais installée en France, scrute ses souvenirs. Elle cherche à comprendre le décalage entre l'histoire officielle et son intuition profonde qu'existe un autre pays, où cohabitent véritablement époques et communautés. Et nous entraîne dans son « labyrinthe Algérie », avec pour fil les destinées de ces femmes qui, depuis toujours, ont tissé ensemble le passé et le présent, se transmettant des savoirs sur les plantes, la terre, les animaux, les étoffes ou la nourriture.
Dans l'entrelacs des émotions, des sensations et des confidences chuchotées émerge la possibilité d'une identité partagée, et c'est toute la beauté de ce premier roman des origines que de l'interroger avec tant de subtilité. -
Assis côte à côte sur le matelas de cette chambre louée pour la nuit, deux jeunes gens restent obstinément silencieux. Ils semblent ne pas se connaître. Elle est concentrée sur un puzzle qui peu à peu colonise l'espace, lui n'a qu'une idée en tête : recommencer à « faire la machine » avec elle. La dernière fois qu'ils ont eu des relations sexuelles a également été la première pour chacun d'entre eux : c'était neuf mois auparavant, et elle est tombée enceinte. Lui voulait essayer, comme pour se prouver sa nouvelle masculinité, elle s'était laissé faire. Depuis lors, ils ne se sont pas revus. Quand elle l'a appelé pour lui faire part de la situation, le sentiment de puissance qu'il a éprouvé - il était un homme - a vite cédé le pas à ce qui deviendra son unique préoccupation : trouver une solution pour se débarrasser du problème, « le fait qu'elle avait un truc dans le ventre. » Or « le truc », l'enfant né de cette première et unique fois, est endormi dans un panier posé non loin d'eux.
Dès le début de ce premier roman étonnant de maîtrise, le contrat de lecture est clair : l'issue du huis-clos dont le cadre a été brillamment posé - avec une redoutable efficacité et sans le moindre commentaire - nous sera dévoilé par le point de vue de chacun des personnages, chacun irrémédiablement enfermé en lui-même. Obsédé par les procédures froides qu'il tente de mettre en oeuvre pour se sortir du piège dans lequel il estime être tombé, le jeune homme s'enferre dans une logique sur laquelle la réalité n'a pas de prise : à aucun moment, il ne veut se représenter les deux êtres qui viennent de faire irruption dans sa vie comme des personnes dotées d'une existence ou d'une humanité. La jeune femme, de son côté, a parfaitement conscience de la monstruosité de la situation, mais cette monstruosité même semble la contraindre à une forme de repli : après avoir troqué sa virginité contre celle du jeune homme qu'elle nomme désormais « le chien », elle a laissé venir l'enfant sans apparemment se poser de questions et enfin, face à l'insistance de ce partenaire d'un jour devenu père malgré lui, malgré elle, elle a accepté de venir le retrouver pour ce huis-clos glaçant.
Timothée Zourabichvili est réalisateur : parvenant en quelques notations à créer une atmosphère et à rendre visuelles les scènes qu'il décrit, il excelle à glisser d'un point de vue à un autre, comme d'un fluide mouvement de caméra, donnant à chacun de ses personnages une épaisseur et une incarnation qui rendent d'autant plus poignante leur extrême solitude.
Car c'est bien de cela qu'il s'agit : du vertigineux isolement de jeunes gens livrés à eux-mêmes dans un monde où personne - parents, amis, entourage, pourtant présents dans le récit - ne leur témoigne rien d'autre que de l'indifférence.
Plomb, conte cruel et ultra contemporain, signe l'entrée en littérature d'un jeune auteur sachant à merveille se faire le sismographe de son époque. -
On ne peut pas plaire à tout le monde : Mémoires 1943-2024
Tariq Ali
- Sabine Wespieser éditeur
- LITTERATURE
- 2 April 2026
- 9782848056227
S'il revendique de ne pas plaire à tout le monde, Tariq Ali n'est pas le premier venu : partie prenante de toutes les luttes dès avant 1968 (il a inspiré Street Fighting Man à Mick Jagger et Power to the people à John Lennon), intellectuel marxiste de réputation internationale, il retrace dans ses passionnants mémoires des décennies de combat pour la paix, la justice et l'émancipation.
Né en 1943 à Lahore, à l'époque située en Inde britannique, issu d'une lignée de seigneurs de la terre et petit-fils d'un gouverneur du Pendjab au service de l'Empire, Tariq Ali doit à ses parents communistes et en rupture de ban le virus de la contestation. C'est ce qui lui vaut d'être expédié d'urgence en Grande-Bretagne pour y étudier. Initiateur des premières manifestations contre la guerre du Vietnam, il est vite repéré par Bertrand Russell qui, au nom de sa Fondation pour la paix, l'envoie au Vietnam puis en Bolivie à la rescousse de Régis Debray, alors incarcéré pour ses liens avec Che Guevara. On retrouve ensuite le militant sur tous les fronts : Inde, URSS, Amérique latine, Proche-Orient, Turquie, Irak, Libye... et, bien sûr, Pakistan, son nouveau pays natal depuis la partition de l'Inde - un événement qui lui a insufflé une aversion tenace pour les nationalismes et les replis confessionnels.
Son roman familial, qui ouvre le livre, en donne le ton : à la fois poignant et enlevé, plein d'humour, fourmillant d'anecdotes. Mais il éclaire également les choix et les analyses d'un homme qui, dès son jeune engagement contre la dictature militaire pakistanaise, a porté sur les affaires du monde et des empires un regard aussi lucide que décentré.
Le vent de liberté qui souffle sur cette quasi traversée du siècle est un puissant bienfait en nos temps de lumières sombres.
TARIQ ALI vit à Londres depuis 1963. Journaliste, romancier, directeur éditorial de Verso Books et éditeur à la New Left Review, il écrit également pour le théâtre, le cinéma et la télévision.
Le lecteur trouvera un cahier photos dans le texte. -
Michelangelo, en ce printemps 1505, quitte Rome bouleversé. Il vient de découvrir sans vie le corps d'Andrea, le jeune moine dont la beauté lumineuse le fascinait. Il part choisir à Carrare les marbres du tombeau que le pape Jules II lui a commandé. Pendant six mois, cet artiste de trente ans déjà, à qui sa pietà a valu gloire et renommée, va vivre au rythme de la carrière, sélectionnant les meilleurs blocs, les négociant, organisant leur transport. Sa capacité à discerner la moindre veine dans la montagne a tôt fait de lui gagner la confiance des tailleurs de pierre.
Lors de ses soirées solitaires à l'auberge, avec pour seule compagnie le petit livre de Pétrarque que lui a offert Lorenzo de Medici et la bible d'Andrea, il ne cesse d'interroger le mystère de la mort du moine, tout à son désir impétueux de capturer dans la pierre sa beauté terrestre.
Au fil des jours, le sculpteur arrogant et tourmenté, que rien ne doit détourner de son oeuvre, se laisse pourtant approcher : par ses compagnons les carriers, par la folie douce de Cavallino, mais aussi par Michele, un enfant de six ans dont la mère vient de mourir. La naïveté et l'affection du petit garçon feront resurgir les souvenirs les plus enfouis de Michelangelo.
Parce qu'enfin il s'abandonne à ses émotions, son séjour à Carrare, au coeur d'une nature exubérante, va marquer une transformation profonde dans son oeuvre. Il retrouvera désormais ceux qu'il a aimés dans la matière vive du marbre.
Née en 1976, Léonor de Récondo vit à Paris. Violoniste baroque, elle se produit avec de nombreuses formations, et avec L'Yriade, ensemble de musique qu'elle a fondé en 2004. Elle a également enregistré des CD et des DVD. Rêves oubliés (Sabine Wespieser éditeur, janvier 2012), régulièrement réimprimé depuis sa parution, a révélé une romancière exigeante dont la phrase juste et précise conduit le lecteur au plus près de ses émotions. -
Dans ce nouveau roman, comme arraché au chaos de son quotidien à Port-au-Prince, Yanick Lahens rend un hommage d'espoir et de résistance à la lignée des femmes dont elle est issue. La première d'entre elles, Élizabeth Dubreuil, naît vers 1820 à La Nouvelle-Orléans. Sa grand-mère, arrivée d'Haïti au début du siècle dans le sillage du maître de la plantation qui avait fini par l'affranchir, n'a plus jamais voulu dépendre d'un homme. Inspirée par ce puissant exemple, la jeune Élisabeth se rebelle à son tour contre le désir prédateur d'un ami de son père. Elle doit fuir la ville, devenant à son tour une « passagère de nuit » sur un bateau à destination de Port-au-Prince. Ce qui adviendra d'elle, nous l'apprendrons quand son existence croisera celle de Régina, autre grande figure de ce roman des origines. Née pauvre parmi les pauvres dans un hameau du sud de l'île d'Haïti, Régina elle aussi a forcé le destin : rien ne la déterminait à devenir la maîtresse d'un des généraux arrivés en libérateur à Port-au-Prince en 1867. C'est à « mon général, mon amant, mon homme » qu'elle adresse le monologue amoureux dans lequel elle évoque sa trajectoire d'émancipation : la cruauté mesquine des maîtres qu'elle a fuis trouve son contrepoint dans les mains tendues par ces femmes qui lui ont appris à opposer aux coups du sort une ténacité silencieuse. Cette ténacité silencieuse, Élizabeth et Régina l'ont reçue en partage de leurs lointaines ascendantes, ces « passagères de nuit » des bateaux négriers, dont Yanick Lahens évoque ici l'effroyable réalité, de même qu'elle nous plonge ¿ et ce n'est pas la moindre qualité de ce très grand livre ¿ dans les convulsions de l'histoire haïtienne. Lorsque les deux héroïnes se rencontreront, dans une scène d'une rare qualité d'émotion, nous, lectrices et lecteurs, comprendrons que l'histoire ne s'écrit pas seulement avec les vainqueurs, mais dans la beauté des gestes, des regards et des mystères tus, qui à bas bruit montrent le chemin d'une résistance forçant l'admiration.
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Quand il arrive à Irún où il espère rejoindre sa famille, Aïta trouve la maison vide. Le gâteau de riz abandonné révèle un départ précipité. En ce mois d'août 1936, le Pays basque espagnol risque de tomber entre les mains des franquistes. Aïta sait que ses beaux-frères sont des activistes.
Informé par une voisine, il parvient à retrouver les siens à Hendaye. Ama, leurs trois fils, les grands-parents et les oncles ont trouvé refuge dans une maison amie. Aucun d'eux ne sait encore qu'ils ne reviendront pas en Espagne.
Être ensemble, c'est tout ce qui compte : au fil des années, cette simple phrase sera leur raison de vivre. Malgré le danger, la nostalgie et les conditions difficiles pour nourrir sa famille, Aïta travaille comme ouvrier à l'usine d'armement, lui qui dirigeait une fabrique de céramique.
En 1939, quand les oncles sont arrêtés et internés au camp de Gurs, il faut fuir plus loin encore. Tous se retrouvent alors au coeur de la nature, dans une ferme des Landes. La rumeur du monde plane sur leur vie frugale, rythmée par le labeur quotidien : les Allemands, non loin, surveillent la centrale électrique voisine, et les oncles, libérés, poursuivent leurs activités clandestines.
Écrit comme pour lutter contre la fuite des jours, le carnet où Ama consigne souvenirs, émotions et secrets donne à ce très beau roman une intensité et une profondeur particulières.
Léonor de Récondo, en peu de mots, fait surgir des images fortes pour rendre à cette famille d'exilés un hommage où une pudique retenue exclut le pathos. -
Sa mère, ses amis, la médecin qu'elle consulte, personne ne la comprend : depuis cinq ans, Alice est enfermée dans la conviction qu'elle sauvera son compagnon de lui-même grâce à leur amour immense. Tout est dit dès le début de ce roman magistral : Alice vit sous emprise.
Mené tambour battant, ponctué de trouées de lumière, même dans les scènes les plus sombres, ce livre nous conduit sur des chemins absolument inattendus : sommée de trouver du travail, Alice, qu'entrave une timidité maladive depuis son arrivée à Paris à dix ans, après une enfance radieuse au Guatemala, et dont le CV est inexistant, n'essuie que des refus. Elle répond pourtant à une ultime petite annonce : « L'association diocésaine de Paris recrute un(e) assistant(e) pour le promotorat des causes des saints. » À sa grande surprise, l'évêque responsable l'embauche, trop heureux d'avoir enfin trouvé quelqu'un pour remettre de l'ordre dans les dossiers en attente.
La voilà embarquée, et nous avec elle, dans un univers dont elle ignore tout : il s'agit, comprend-t-elle, d'instruire des candidatures à la canonisation, première étape d'une procédure qui doit s'achever à Rome, si elle n'est pas interrompue avant, tant les conditions suspensives sont nombreuses et complexes. Aidée par des collègues d'une bienveillance sans limites, elle découvre alors l'audace et la folie des vies de ces « serviteurs de Dieu », « vénérables » ou « bienheureux » qu'il s'agit d'évaluer et dont Tiffany Tavernier ponctue son récit, illuminant dans le même mouvement son texte et le quotidien de sa protagoniste.
À la faveur d'extraordinaires rebondissements, la puissante romancière invite le monde extérieur dans la bulle de déni où s'est réfugiée Alice, l'autorisant à se frayer un chemin vers sa propre vérité. Ce n'est pas là la moindre surprise du formidable portrait de femme qu'elle nous offre, elle qui ne cesse d'interroger l'infinie capacité de l'être humain à renaître à soi et aux autres. -
Il n'y aura pas de sang versé
Maryline Desbiolles
- Sabine Wespieser éditeur
- 2 March 2023
- 9782848054827
Au tournant de l'année 1868, elles sont quatre très jeunes femmes à converger vers les ateliers de soierie lyonnaise où elles ont trouvé à s'employer : « ovalistes », elles vont garnir les bobines des moulins ovales, où l'on donne au fil grège la torsion nécessaire au tissage.
Rien ne les destinait à se rencontrer, sinon le besoin de gagner leur vie : Toia la Piémontaise arrive à Lyon en diligence, ne sachant ni lire ni parler le français, pas plus que Rosalie Plantavin, dont l'enfant est resté en pension dans la Drôme, où sévit la maladie du mûrier. La pétillante Marie Maurier vient de Haute-Savoie. Seule Clémence Blanc est lyonnaise : elle a déjà la rage au coeur après la mort en couches de l'amie avec qui elle partageait un minuscule garni, rue de la Part-Dieu.
Les mettant littéralement en mouvement par la grâce de sa langue nerveuse et inventive, Maryline Desbiolles imagine ses quatre personnages en relayeuses, à se passer le témoin dans une course vers la première grève de femmes connue.
C'est en juin 1869 que la révolte éclate : les maîtres mouliniers font la sourde oreille aux revendications des ouvrières qui réclament de meilleures conditions de travail et de logement. Les filles s'enhardissent, le mouvement s'amplifie et dès lors le livre avance au rythme exaltant d'une troupe féminine s'autorisant enfin à ne plus courber l'échine : nos quatre relayeuses y apparaissent comme en couleur, dans une foule anonyme en noir et blanc, titubantes dans l'élan de leur propre audace.
Donner vie et chair à leurs émotions, leurs élans et leurs expériences est le plus bel hommage qui pouvait être rendu à ces oubliées de l'histoire. -
Aurore est toujours si gaie ! Dès sa tendre enfance, elle a su qu'il lui faudrait vivre pour deux, compenser par son exubérance et sa sante insolente la naissance, deux ans avant la sienne, d'un enfant « différent ». Même si le mot n'est jamais prononce, Lucas est lourdement handicape. Leurs parents donnent le change, gardent pour eux ce malheur face auquel personne ne sait vraiment comment se comporter et Aurore, qui s'accroche a l'idée d'une guérison possible, grandit comme si de rien n'était. D'autant que Lucas est élevé par leurs grands-parents, dans une maison proche de la mer, ou on ne le promène que hors saison et dans des lieux peu fréquentés.
Pour décrire la détresse de cette « enfant de remplacement », qui très vite devient plus grande que son frère, mais aussi l'amour fou qu'elle lui porte et son appétit de vivre, Arièle Butaux trouve des mots d'une justesse tranchante. La ligne claire de ce magnifique roman, aussi dense qu'il est bref, est celle d'une émotion contenue, permettant d'approcher avec une extrême pudeur le cratère abyssal d'un chagrin qui n'a pas de nom, le « mal de frère », mais également de dire les liens indéfectibles d'une famille soudée par un amour immense. -
L'Ordre des choses
Marion Muller-Colard
- Sabine Wespieser éditeur
- LITTERATURE
- 2 October 2025
- 9782848055886
Poor de Katriona O'Sullivan a créé l'événement lors de sa parution en Irlande en 2023. Son autrice, aujourd'hui professeure d'université, y raconte sans fard sa lente et difficile émancipation de son milieu familial : toxicomanes, ses parents ont longtemps vécu dans la plus grande précarité à Coventry, avant de retourner en Irlande, leur pays d'origine. Rien ne la destinait à faire des études, et encore moins à devenir écrivaine. Or ce récit de vie frappe par l'élégance de sa prose. Il a été comparé en Irlande à On s'est déjà vu quelque part ? de Nuala O'Faolain (Sabine Wespieser éditeur, 2002). Dès le départ, le ton est donné : à la première personne, l'autrice raconte, sans fioriture aucune et à hauteur de l'enfant de six ans qu'elle était alors comment, entrant dans sa chambre au bon moment, elle a sauvé in extremis son père d'une overdose. La narration est limpide, la petite fille dit simplement son chagrin et son désarroi. Katriona O'Sullivan a grandi avec l'envie d'apprendre et de découvrir le monde. Si elle est parvenue à conserver cet élan, malgré l'extrême pauvreté et le chaos régnant chez elle, c'est grâce aux enseignants qui ont su lui tendre la main, ne serait-ce qu'en lui permettant de se laver dans les toilettes de l'école. Ce parcours, semé d'embûches après être tombée enceinte, elle s'est retrouvée sans abri à quinze ans, l'autrice le raconte avec une justesse et une simplicité qui forcent l'admiration. Jamais elle ne sombre dans le misérabilisme ni dans le sensationnalisme, alors que tout dans ces expériences extrêmes aurait pu l'y conduire. Jamais non plus elle ne s'attribue le mérite d'avoir su résister à ces circonstances. Bien au contraire, elle rend justice à ceux qui l'ont aidée à devenir ce qu'elle est aujourd'hui, proposant, chemin faisant, une formidable galerie de portraits. Lumineux et pudique, son livre dégage une incontestable force d'émotion.