Alex Gagnon

  • En mai 2000, à Montréal, le chanteur André « Dédé » Fortin s'enlève la vie et laisse dans le deuil une collectivité affligée. Un an plus tard, le commandant Robert Piché fait atterrir aux Açores un avion en panne, arrachant à une mort certaine quelques centaines de passagers. À l'été 2005, la criminelle Karla Homolka sort de prison et plonge dans la peur la région montréalaise. Au même moment, une biographie de Louis Cyr ravive la gloire du célèbre athlète du xix e siècle.

    Le « génie », le « héros », le « monstre » et le « champion » : ce livre retrace l'histoire de ces quatre figures de la grandeur dans l'imaginaire social québécois des dernières décennies. Leur vie dans l'espace public de notre société met en jeu des systèmes complexes de pratiques et de représentations collectives ; ce n'est pas l'affaire du biographe, mais celle de l'histoire culturelle, des études littéraires et des sciences sociales.

    Aussi loin de la glorification que de la dénonciation, cet ouvrage cherche à restituer, pour les comprendre, les logiques collectives qui gouvernent, dans la société contemporaine et dans la québécoise en particulier, les mécanismes d'élaboration de la célébrité et de la grandeur. Rédigé dans une prose à la fois vivante et savante, il contribue à éclairer, plus largement, les dynamiques constitutives de l'imaginaire et de son histoire, l'étude des figures autour desquelles se rassemble une collectivité donnant au chercheur un accès intime à ce qu'elle pense, éprouve et sent, bref à tout ce qui fait et refait, à chaque moment de son existence, la vie d'une société et d'une culture.

  • Comme le laisse entendre un numéro récent d'Interférences littéraires consacré à la réflexion d'auteur, écrire (une lettre) à ou sur d'autres créateurs, hommes ou femmes, ou encore au grand public, selon le cas, consiste souvent, pour l'écrivain moderne et contemporain, à tenter de mettre en place une représentation singulière de soi, de son travail et de ses préoccupations intellectuelles - de se construire une identité particulière et de se forger une place précise dans le champ littéraire. Ce peut être donc une occasion de parler de la littérature, ou « à la société, de la société », tout en gérant son image d'auteur. Théoriciens et critiques de la correspondance le rappellent bien : depuis surtout le xixe siècle, la lettre est à divers degrés toujours mise en scène de soi ou de sa pensée par soi, qu'il s'agisse de la missive privée, définie comme substitut de la parole soustrait à la communication publique, ou de l'essai littéraire ou l'oeuvre s'offrant, au sens où l'entend Jacques Derrida, comme une lettre ouverte. Il arrive, par exemple, que l'auteur profite de l'espace de la lettre pour s'adonner à des réflexions pouvant nourrir son travail ou à des exercices de style pouvant se transposer dans l'espace de l'oeuvre littéraire à proprement parler.

  • La censure est violente et elle frappe partout. Outre le fanatisme dans sa version la plus sanglante, tout près de nous les réseaux sociaux relaient tous les jours des cas de censure que nous n'aurions pas imaginé il y a quelques années. Mais si le sexe et le blasphème sont toujours en ligne de mire de la censure religieuse, une autre censure, bien-pensante celle-là, prend le relais et induit, au nom du respect de la foi de chacun, un recul des liberté de tous. Dans son dossier thématique consacré aux "nouveaux" enjeux de la censure, Spirale évoque des livres d'horizons différents, pas seulement ceux issus des suites des attentats à Charlie Hebdo, mais d'autres qui interrogent le droit, l'histoire, les sciences humaines, la littérature et qui, à défaut de donner des réponses, réaffirment avec force que toutes les questions sont bonnes à poser. Hors dossier, un superbe portfolio de l'artiste montréalaise d'origine vietnamienne Jacqueline Hoang Nguyen, des compte-rendus de Ninfa Fluida de Georges Didi-Huberman, 666 Friedrich Nietzsche de Victor-Lévy Beaulieu et Six degrés de liberté de Nicolas Dickner, entre autres.

  • La littérature n'est jamais aussi présente que lorsqu'elle se projette dans un avenir incertain... Madeleine Gagnon et Monique Proulx ouvrent ce numéro par les textes des conférences qu'elles ont lus à la 38e Rencontre québécoise internationale des écrivains qui portait sur le futur. Les auteurs réunis dans cette édition emboîtent le pas: Denise Desautels, Kraxi (Marcel Bélanger), Bernard Noël, Bertrand Rouby, Jean-Philippe Gagnon, Alexis Lussier, Alain Fleischer, Nathalie Stephens, Nicolas Pesquès, Roland Bourneuf, Renaud Longchamps, Jean-Claude Brochu, Claudine Bertrand et Danielle Fournier. Explorant les relations entre l'inquiétude, l'émerveillement et l'horreur, les oeuvres de l'artiste David Moore, reproduites dans ce numéro, font écho aux textes tendus vers l'inconnu.

  • Il y a 50 ans paraissait le premier numéro de la revue Parti pris. Bien que de courte durée (1963-1968), le phénomène partipriste a profondément marqué l'histoire intellectuelle du Québec, en accélérant notamment son entrée dans la modernité. Spirale a voulu témoigner de cet héritage en réunissant dans un dossier spécial des entretiens avec les membres fondateurs de la revue (André Brochu, Paul Chamberland, Pierre Maheu, André Major, Jean-Marc Piotte) et des comptes-rendus d'ouvrages consacrés au phénomène, dont l'anthologie de Jacques Pelletier parue tout récemment chez Lux Éditeur. Ailleurs dans ce numéro, le portfolio de Vida Simon, Guillaume Asselin analyse Le cerveau en feu de M. Descartes de Michëal Lachance et Gilbert David revient sur quatre oeuvres jouées lors du dernier FTA.

  • On connaît « la Corriveau », sa légende sulfureuse, les grincements de sa cage et les exploits sanguinaires que lui attribue la tradition. Mais on connaît beaucoup moins les crimes illustres du « docteur l'Indienne » (1829), la terreur inégalée qu'ont semée à Québec les « brigands du Cap-Rouge » (1834-1837) et le meurtre inoubliable (1839) par lequel George Holmes a durablement ébranlé la société seigneuriale du xixe siècle.

    C'est l'histoire culturelle de ces figures marquantes, aujourd'hui méconnues mais longtemps obsédantes, que raconte ce livre. On y découvre un ensemble de biographies légendaires : interrogeant le processus par l'entremise duquel ces figures criminelles deviennent célèbres, Alex Gagnon analyse la généalogie de leurs représentations et met en lumière, autour de chacune d'elles, la cristallisation et l'évolution d'une mémoire collective. Au croisement entre le discours médiatique, la tradition orale et la littérature, l'imaginaire social fabrique, à partir de faits divers, de grandes figures antagoniques, incarnations du mal ou avatars du démon. La perspective est historique, l'analyse, littéraire et l'horizon, anthropologique. Toute société a ses crimes et criminels légendaires : entrer dans ce panthéon maudit, aller à la rencontre de cette communauté du dehors, c'est aussi éclairer et questionner la dynamique fondatrice de nos sociétés, qui produisent de la cohésion sociale en construisant des figures de l'ennemi et de la menace. En ce sens, cet ouvrage ne révèle pas seulement un pan inexploré de l'histoire et de la culture québécoises ; il poursuit, en s'appuyant sur des bases historiques concrètes, une réflexion générale sur ce que Cornelius Castoriadis appelait « l'institution de la société ».

    Docteur en littérature de l'Université de Montr.al, où il a aussi été chargé de cours, Alex Gagnon est chercheur postdoctoral à l'Université du Québec à Montréal. La communauté du dehors est son premier livre. Il publiera, en 2017 chez Del Busso éditeur, un recueil d'essais sur la société et la culture contemporaines tiré de ses interventions sur le blogue Littéraires après tout, auquel il collabore activement depuis 2010.

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