Elsa Vigoureux

  • «Si Frank Berton tolère qu'on le raconte, c'est vivant. "Un livre, ça tue", pensait-il. Alors je lui ai proposé un journal.
    Pendant trois ans, j'ai suivi l'avocat. En silence, je notais tout, installée sur les bancs des cours d'assises, courant derrière lui dans les aéroports, les gares, en France comme à l'étranger. Écoutant aux portes, quand il m'interdisait d'entendre.
    Je me suis glissée dans son quotidien, son temps pressé, son temps passé, ses excès, ses fulgurances. Dans ses plaidoiries de boxeur, les promesses folles qu'il fait à ses clients, les bouts d'existence qu'il arrache pour eux - Dominique Cottrez, ou Fabienne Kabou, qui ont tué leurs enfants ; Florence Cassez, ramenée des prisons mexicaines ; Thomas Gallay, pris dans les mâchoires de la justice marocaine ; et même Salah Abdeslam, seul survivant parmi les auteurs présumés des attentats du 13 novembre 2015.
    Voici le journal d'un pénaliste, héros incertain des femmes et des hommes qui parfois incarnent l'humanité la plus misérable, la plus inacceptable. Voici l'histoire de Frank Berton, avec sa manière d'envisager le monde, de dévisager son époque.»

  • 13 février 2006, 8 h 25, Sainte-Geneviève-des-Bois. Le long de la voie de chemin de fer, une automobiliste aperçoit un corps nu et prostré. Ilan Halimi est transporté alors qu'il agonise vers l'hôpital Cochin à Paris. Brûlé à 60%, poignardé à plusieurs reprises, il meurt dans les heures qui suivent. Quelques jours plus tard, Youssouf Fofana est interpellé en Côte d'Ivoire. Il reconnaît l'enlèvement, la séquestration, puis le meurtre d'Ilan Halimi. Il explique qu'il voulait de l'argent, qu'il a choisi sa victime parce qu'elle était juive. Il se dit le « cerveau » d'une bande de « barbares ». Avec des filles, les appâts ; des gros bras, les ravisseurs ; des « petits » aux ordres, les geôliers ; un gardien d'immeuble qui met à disposition l'appartement, puis la cave où Ilan passera plus de trois semaines les yeux bandés, les membres entravés. Une affaire qui a choqué la France entière : celle d'un jeune homme torturé dans une cité de Bagneux où d'ordinaire tout se sait. Ilan Halimi est mort étouffé par cette loi du silence, alors gage d'impunité pour Youssouf Fofana, alibi des consciences pour tous ceux qui lui ont obéi.
    Comment une trentaine de personnes ont-elles pu prendre part à un tel projet criminel ?

  • La vie d'Assa Traoré a basculé le 19 juillet 2016, un soir de canicule où son frère cadet Adama est déclaré mort dans la cour de la gendarmerie de Persan. Mains menottées dans le dos, face contre terre, asphyxié. Ce jour-là, il devait fêter ses 24 ans.
    Au-delà de l'infinie peine, la violence d'un tel drame épuise fatalement toute énergie, confisque sourire et force à ceux qui restent. Pour Assa Traoré et sa famille, ce fut l'inverse. L'horreur les a soulevés. Portés par le soutien des habitants de Beaumont-sur-Oise, les Traoré ont transformé la douleur en combat. Avec l'appui du "comité pour Adama", Assa est devenue une guerrière.
    Dans sa "Lettre à Adama', Assa Traoré raconte une lutte citoyenne inédite contre les violences policières, la bataille judiciaire et médiatique qu'il a fallu mener pour déconstruire les mensonges et rester dépositaire de l'histoire d'Adama. Elle dénonce le comportement et le rôle des forces de l'ordre face à une jeunesse marginalisée et stigmatisée, mettant ainsi en lumière le déterminisme auquel sa famille n'a pas échappé. Enfin, elle ravive la mémoire d'un jeune homme dont le prénom s'impose désormais partout en France, comme l'étendard de deux exigences : "Vérité et justice'.
    Assa Traoré a 31 ans. Avant la mort d'Adama, elle était éducatrice spécialisée. Aujourd'hui elle se consacre entièrement à la cause de son frère.
    Reporter à L'Obs depuis 2001, Elsa Vigoureux s'intéresse aux thématiques des quartiers populaires. Journaliste, spécialisée justice, elle a couvert nombre d'affaires criminelles dont celle du gang des Barbares qu'elle traitera plus largement dans un document remarqué et publié chez Flammarion en 2010.

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