Clément Rosset

  • Clément Rosset a voulu publier à titre posthume ce recueil de récits « intimes » où sa personnalité ne transparaît pourtant pas, mais plutôt quelques-unes de ses manies ou celles de ses proches, et surtout son humour. (S. E.)

  • La force majeure

    Clément Rosset

    La joie est, par définition, illogique et irrationnelle. La langue courante en dit là-dessus plus long qu'on ne pense lorsqu'elle parle de « joie folle » ou déclare de quelqu'un qu'il est « fou de joie ». Il n'est effectivement de joie que folle ; tout homme joyeux est à sa manière un déraisonnant.
    Mais c'est justement en cela que la joie constitue la force majeure, la seule disposition d'esprit capable de concilier l'exercice de la vie avec la connaissance de la vérité. Car la vérité penche du côté de l'insignifiance et de la mort, comme l'enseignait Nietzsche et l'enseigne aujourd'hui Cioran. En l'absence de toute raison crédible de vivre, il n'y a que la joie qui tienne, précisément parce que celle-ci se passe de toute raison.

    La Force majeure est paru en 1983.

  • La connaissance de soi est à la fois inutile et inappétissante. Qui souvent s'examine n'avance guère dans la connaissance de lui-même. Et moins on se connaît, mieux on se porte.

    Ce texte est paru en 1999.

  • Le réel est ce qui est sans double : il n'offre ni image ni relais, ni réplique ni répit. En quoi il constitue une « idiotie » : idiotès, idiot, signifie d'abord simple, particulier, unique, non dédoublable. Traiter de l'idiotie est évoquer le réel. Un réel lointain, car à jamais relégable dans le miroir. Un réel voisin, car toujours en vue.
    C'est une tentation inhérente à l'intelligence que de remplacer le réel par son double. Dans L'Île de la raison, de Marivaux, tout le monde finit par quitter ses illusions et rendre justice au réel ; tous sauf un, le philosophe. Probablement parce qu'un tel aveu suppose une vertu qu'aucun génie philosophique ne peut, à lui seul, produire et remplacer : l'art de faire coïncider le désir et le réel, qui est la définition de l'allégresse.

    « Chez Clément Rosset, on fait d'intéressantes rencontres : le consul de Malcolm Lowry, qui s'est, comme à l'accoutumée, saoulé avec du whisky, Molloy, le héros de Samuel Beckett, et Monsieur Hulot, créature de Jacques Tati... Ce philosophe répugne à suivre les chemins trop fréquentés. C'est un esprit déconcertant, et, pour cette raison, attachant, qui avance à contre-courant des modes intellectuelles. » (François Bott, Le Monde)

  • Sur l'existence (ou sur l'être, ou sur la réalité) les paroles les plus profondes et les plus définitives sont le fait d'un penseur, Parménide, qui passe paradoxalement - et peut-être injustement - pour avoir été le principal inspirateur de l'interminable lignée de philosophes qui, de Platon à Kant et de Kant à Heidegger, nous ont enseigné à suspecter la réalité sensible au profit d'entités plus subtiles :
    Il faut dire et penser que ce qui est est, car ce qui existe existe, et ce qui n'existe pas n'existe pas : je t'invite à méditer cela.

    « Voici un écrivain de la pensée. Ses livres sont brefs, clairs, insolites, insolents, en retrait. Il commence par dénoncer l'inaptitude au réel dont fait preuve l'endémique folie humaine, son dégoût inné pour la simplicité, son attirance pour les complications inutiles. D'accord en cela avec Montaigne, Pascal, Spinoza et Nietzsche, il démonte ce désir constant de tromperie et de croyance romantique à l'irréel qui semble être la grande passion moderne. Il y a, dit-il, de tout temps, une inclination spontanée au double, une préférence accordée à ce qui n'existe pas plutôt qu'à ce qui existe. C'est le chichi précieux ou métaphysique, prêt à tout pour éviter ce qui est. » (Philippe Sollers, Le Monde)

  • L'invisible

    Clément Rosset

    Réflexions sur la faculté humaine de voir ce qui est invisible, d'entendre ce qui est inaudible, et de réaliser cet exploit, apparemment contradictoire, qui consiste à ne penser à rien.

  • À l'opposé d'une philosophie ayant pour tâche de débrouiller le désordre apparent, de faire apparaître dans notre monde des relations constantes et douées d'intelligibilité, il s'est trouvé, de loin en loin, des penseurs pour lesquels la philosophie se doit de dissoudre l'ordre apparent et d'affronter le chaos. À de tels penseurs, cette tâche empoisonnée est apparue comme non seulement tâche unique mais encore tâche nécessaire de la philosophie. Réussir à penser le pire, tel est le but commun propre à ces philosophes et l'objet de ce livre est de s'interroger sur la nature de cette nécessité, sur la possibilité d'une philosophie tragique.

  • Ce recueil de divers textes que Clément Rosset a consacrés au cinéma, pour la première fois réunis, est précédé d'un entretien avec Roland Jaccard. Ses goûts cinématographiques, souvent déconcertants et ironiques, permettent de mieux cerner la personnalité du philosophe.
    À la suite d'un entretien avec Roland Jaccard autour du cinéma sur le 1er film de son enfance (Les naufrageurs des mers du sud par Cecil B. de Mille), sur les grandes revues cinématographiques (Positif, Les Cahiers...) et sur des thèmes tels que « Psychanalyse et cinéma » ou « Philosophie et cinéma », des extraits de textes parus dans différentes revues ou ouvrages de Clément Rosset sont mis à la disposition du lecteur.

  • Ce petit livre est consacré à une dernière (je l'espère pour moi et pour mes lecteurs) tentative d'analyse et de description de la joie de vivre et de la joie d'exister.

  • Il n'y a probablement de pensée solide - comme d'ailleurs d'oeuvre solide quel qu'en soit le genre, s'agît-il de comédie ou d'opéra-bouffe - que dans le registre de l'impitoyable et du désespoir (désespoir par quoi je n'entends pas une disposition d'esprit portée à la mélancolie, tant s'en faut, mais une disposition réfractaire absolument à tout ce qui ressemble à de l'espoir ou de l'attente). Tout ce qui vise à atténuer la cruauté de la vérité, à atténuer les aspérités du réel, a pour conséquence immanquable de discréditer la plus géniale des entreprises comme la plus estimable des causes.
    Réfléchissant sur cette question, je me suis demandé si on pouvait mettre en évidence un certain nombre de principes régissant cette « éthique de la cruauté », - éthique dont le respect ou l'irrespect qualifie ou disqualifie à mes yeux toute oeuvre philosophique. Et il m'a semblé que ceux-ci pouvaient se résumer en deux principes simples, que j'appelle « principe de réalité suffisante » et « principe d'incertitude ».

    Le Principe de cruauté est paru en 1988.

  • La photographie, longtemps considérée comme le témoin le plus fidèle du réel, ainsi que l'affirme Roland Barthes dans La Chambre claire, apparaît ici comme une inépuisable source de fantasmagories, capable de tout (c'est sa richesse) mais incapable de fidélité (c'est à la fois son privilège et sa limite). Il en va de même de la reproduction sonore et de la peinture.

    Cet ouvrage est paru en 2006.

  • L'objet absolument singulier est incapable de décliner son identité, puisqu'il n'est rien qui lui soit identique : il est à la fois unique et étrange, et pour la même raison. Tel est le monde dans son ensemble : « un être unilatéral dont le complément en miroir n'existe pas » (Ernst Mach). Et telle est la réalité en général, composée d'objets singuliers, ensemble indéterminé d'objets non identifiables. Objets proprement indescriptibles, mais d'autant plus évocateurs du réel que la description en est plus malaisée. Ainsi, par exemple, les objets du rire, de la terreur, du désir, du cinéma, de la musique donnent-ils lieu à d'étranges et exemplaires appréhensions du réel.

    L'Objet singulier est paru en 1979 (nouvelle édition augmentée en 1985).

  • Le régime des passions n'est autre, tout simplement, que le « régime » ; au sens où l'on parle de « se mettre au régime » ou de « régime sec ». Il est même le plus dur des régimes, parce qu'un régime alimentaire autorise certains aliments alors que le régime des passions n'en tolère aucun.

    Cet ouvrage est paru en 2001.

  • Récit d'un noyé

    Clément Rosset

    Pendant que des médecins travaillaient à me maintenir en vie, à la suite d'une noyade qui aurait dû finir fatalement, j'ai vécu, ou rêvé, ou halluciné, des aventures si extraordinaires que l'idée m'est venue d'en rapporter au moins quelques-unes.

  • Du plaisir d'écrire à la joie de vivre, et inversement. Du plaisir des mots au plaisir tout court, et vice versa.
    Le choix des mots est affaire sérieuse. Il signale toujours une certaine forme d'adoption - ou de refus - des choses, d'intelligence ou de mésintelligence de la réalité.

    Le Choix des mots, paru en 1995, est suivi de La Joie et son paradoxe.

  • « Ce livre a pour point de départ l'idée de répondre brièvement à deux objections qui m'ont souvent été faites. La première porte sur le sens précis que je donne au mot de "réel". La seconde sur mon refus de prêter l'oreille à tout propos ou pensée de nature morale.
    La première enquête, sur le réel, m'a amené à un examen radioscopique de la tautologie qui s'est révélée à l'analyse moins simple - et moins simplette - quelle n'en a l'air. Le secret de la tautologie, qu'on pourrait appeler son "démon", au sens d'ensorcellement et de cercle magique, est que tout ce qu'on peut dire d'une chose finit par se ramener à la seule énonciation, ou ré-énonciation, de cette chose même. »
    Clément Rosset

    Table des matières : Avant-propos / Le Démon de la tautologie / Post-scriptum (Note sur Wittgenstein) / Cinq petites pièces morales : I. Remarques préliminaires - II. Le syllogisme du bourreau - III. Les formules magiques - IV. Le démon du bien - V. Le théorème de Cripure.

    Cet ouvrage est paru en 1997.

  • « Une étude des différentes figures du double, conçu comme marque d'irréalité et principal facteur d'illusion, telle que je la mène depuis longtemps, serait incomplète sans une brève exploration des domaines de l'ombre, du reflet et de l'écho. Car, et contrairement aux doubles porteurs d'illusion, ces doubles de "seconde espèce" sont des garants de la réalité des objets dont ils constituent l'environnement forcé, quelque fugitif et parfois inquiétant que celui-ci puisse sembler. La littérature nous enseigne depuis longtemps ce qu'il en coûte d'être privé de son ombre ou de son reflet et, pour parodier La Fontaine, qu'à lâcher l'ombre on perd aussi la proie. »
    Clément Rosset

    Cet ouvrage est paru en 2004.

  • La nuit de mai

    Clément Rosset

    Rien de plus étrange, ni de si mal connu, que la nature du désir.

    Ce texte est paru en 2008.

  • Les Mexicains adorent la musique et les flonflons. Ainsi qu'il arrive je crois dans tous les peuples du monde, il suffit d'une danse pour les rendre insensibles à ce qui les tracasse ordinairement : le sentiment du rien, le doute identitaire, l'ombre de la mort.
    J'ai effectué en février 2009 un séjour au Mexique d'où j'ai rapporté quelques textes inspirés partiellement par des conférences que j'avais prononcées au Collège de Mexico et à l'Université de Zacatecas. Ce sont ces textes qui se trouvent rassemblés dans le présent recueil.

    Tropiques est paru en 2010.

  • « La parution récente du livre posthume de Louis Althusser, L'avenir dure longtemps suivi de Les Faits (Éditions Stock / IMEC, 1992), m'incite à noter, comme en marge, quelques souvenirs et réflexions sur une période et un homme que j'ai connus à la fois de très près et de très loin. De très près, car j'étais, de 1961 à 1965, élève à l'École normale supérieure et, comme philosophe, directement en contact avec Althusser qui assurait, assez "théoriquement" il est vrai - non au sens althussérien mais au sens courant du terme - la préparation au concours d'agrégation de philosophie. De très loin, car j'étais complètement indifférent à l'effervescence intellectuelle qui régnait alors à l'École et autour de la personne d'Althusser, dont je décidai immédiatement de "sécher" les cours, moins par mépris de ceux-ci que par refus instinctif de m'associer au petit groupe de ceux qui les suivaient.
    L'alliance, chez Althusser, de la plus extrême lucidité et de la plus totale folie - alliance "contre nature", j'y reviendrai, qui fait d'Althusser un cas, au sens où l'on parle d'un "cas Wagner" ou d'un "cas Nietzsche" - m'a paru digne de réflexion. Ce cas est en effet doublement instructif, éclairant d'un même coup de projecteur ce qu'il peut y avoir de plus raisonnable et de plus insensé dans le fonctionnement du cerveau humain. »
    Clément Rosset

    Cet essai est paru en 1992.

  • Toute forme d'exorcisme du réel joue du prestige fascinant et ambigu de ce qui n'est pas par rapport à ce qui est, de ce qui serait « autrement » par rapport à ce qui est ainsi, de ce qui serait « ailleurs » par rapport à ce qui est ici. Car le sortilège attaché à ces notions négatives est de faire miroiter, au-delà de leur propre négativité, l'illusion d'une sorte de positivité fantomale : comme si le fait de signaler que quelque chose n'est ni ici ni ainsi suffisait à établir que ce quelque chose existe ou pourrait exister. Cette illusion élémentaire, qui fait la fortune des charlatans, fait aussi parfois celle des philosophes qui s'y laissent prendre.

    Le Philosophe et les sortilèges est paru en 1985.

  • Ces trois essais sur Schopenhauer ont été publiés dans les années 60. Devenus introuvables, il sont repris dans cette collection avec une préface entretien de l'auteur réalisée par Paul Audi. "Je considère la philosophie de Schopenhauer dans son ensemble comme un modèle de lucidité et de cruauté, joint à un génie spéculatif proprement philosophique."

  • Sous pseudonyme, celui qui allait devenir le philosophe Clément Rosset se livre à une contestation humoristique du contenu de certains manuels scolaires des années 1960 et de la présentation qui y était faite des grandes questions philosophiques. Une réjouissante parodie, donc, initialement parue en 1969, à lire au second degré. " [...] le sentiment que nous avons d'avoir réussi en peu de pages à dire l'essentiel sur les questions essentielles [...] Muni de ce bagage, l'étudiant travailleur pourra affronter de confiance tout examen de philosophie ; et de son côté, le curieux aura appris ce qu'on apprend dans les lycées, collèges et universités de France en matière de philosophie". Que le lecteur se rassure, la formation des apprentis philosophes n'est plus ce qu'elle était !

  • « Approuver l'existence c'est approuver le tragique... Être et tragique s'opposent ainsi comme le non et le oui, la dénégation et l'affirmation, la nécessité et le hasard, le droit et le fait, la nature et l'artifice. »
    « Le propos plus général est de retrouver, dans la frontière entre l'artifice et la nature, le vieux débat qui oppose l'approbation inconditionnelle de l'existence à son acceptation sous réserves de justification. »
    « L'idée de nature ne serait qu'une erreur et un fantasme idéologique. »

empty