Gisèle Fournier

  • Dans quelques heures, à la levée du jour, j'aurai quitté cette maison. Pour, sûrement, ne plus jamais y revenir. Fuir cette tache rouge sur le mur, et cet oeil impitoyable qui m'épie à travers un trou du plafond. Pourtant, j'avais espéré que cet espionnage cesserait le jour où... Presque tous ont dit que c'était un accident, tu as voulu ramasser un chiffon qui était tombé sur le rebord de la fenêtre, tu t'es penché un peu trop, et puis... Les autres ont avancé l'hypothèse du suicide, tu étais dépressif, l'armoire à pharmacie était bourrée de médicaments... Je ne sais plus. Tout s'emmêle. Une confusion extrême agite la narratrice : elle a d'abord soupçonné son mari d'avoir voulu l'assassiner. Maintenant qu'il a basculé par la fenêtre, elle ne sait plus quoi penser. Pourtant la peur et l'angoisse demeurent : des sentiments impossibles à partager, confiés à des cahiers où elle s'exprime tantôt à la première personne, tantôt spectatrice d'elle-même, dans un dédoublement vertigineux. Retrouver la paix lui sera-t-il possible? Avec une grande précison clinique et le souci du détail qui caractérise son style, Gisèle Fournier décrit le parcours d'une femme qui s'enfonce dans une dépression.

  • Ruptures

    Gisèle Fournier

    Ne pas me retourner. Ne pas revenir vers ce qui m'a fait partir. Continuer à marcher sur ce sentier abrupt, désolé, au milieu des lentisques, des micocouliers, des câpriers. Dehors, il faisait chaud encore. Stridulation des cigales, des grillons, des criquets. J'ai fait le tour de la maison. La bâtisse était moins endommagée que celles qui l'entouraient, toits souvent éventrés, murs en partie effondrés, volets dégondés pour ce qu'il en restait. Mais les travaux de remise en état seraient lourds, si tant est que je puisse rester. Dans le jardin, haies touffues, fouillis inextricable de ronces, azeroliers, genévriers. Arbres à émonder, étêter, d'autres, desséchés, dénudés, à soigner. L'installation de Jean-Marie dans une maison abandonnée d'un hameau perdu intrigue les habitants du village : pour venir vivre là en ermite, il a forcément quelque chose à se reprocher... Faisant fi des menaces et des intimidations, Jean-Marie mettra toute son énergie au service de ce projet de rénovation. Plus qu'une maison, c'est bien sa propre vie, hantée par de lourds secrets, qu'il tente de reconstruire... Au fil des saisons, dans une nature omniprésente, Gisèle Fournier distille savamment énigmes et mystères. Après Perturbations et Chantier, Ruptures confirme son talent de styliste virtuose.

  • Un instant, il se demande ce qu'il vient faire là. Ne sait plus trop à quoi se raccrocher. Un instant seulement, car il se souvient. Sa maladie à elle. Sa culpabilité à lui. Maladie. Se demande si c'est vraiment le terme. Il la regarde un moment. Réprime l'élan qui le pousse vers elle. Elle tient un livre ouvert que, manifestement, elle ne lit pas, le regard perdu au loin, aussi loin que la lisière des arbres le lui permet. Il se dirige vers elle. Tire à lui une chaise inoccupée. S'assied. Elle ne semble pas le voir.

    Anna et Jérôme sont mariés, ou l'ont été, mais Anna a tout oublié. Elle ignore qui est l'homme qui lui pose des questions et attend, inlassablement. Alors, elle lui raconte sa vie dans ce qui ressemble à un hôtel un peu spécial... Lui écoute, oscillant entre colère, remords et découragement. Vaille que vaille, il essaie de susciter des souvenirs. Parfois elle frémit, reconnaît une inflexion de la voix : l'espace d'un instant, le voile se déchire... Sortira-t-elle de cette nuit de la mémoire dans laquelle elle semble murée et Jérôme pourra-t-il l'accompagner dans ce long voyage?

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