Rima Elkouri

  • Pas envie d'être arabe. C'est le titre en forme de boutade de ma toute première chronique dans La Presse. Le hasard a fait en sorte que j'ai été nommée chroniqueuse un certain 10 septembre 2001. Le 11, bien malgré moi, je suis devenue chroniqueuse arabe.

    Je n'ai jamais voulu de cette étiquette. Non pas qu'il y ait dans mes origines quoi que ce soit de honteux. Mais l'idée de me retrouver dans le camp des suspects, aux côtés de millions de gens pas plus suspects que moi, ne m'intéressait pas. L'idée de devoir choisir une seule appartenance, non plus.

    Longtemps, je n'ai même pas su que j'étais une «minorité visible». Le pire qui m'était arrivé, c'était de me faire traiter de chameau et d'en rire. Mais je ne suis pas une victime pour autant. Les victimes n'ont pas le luxe d'une aussi belle tribune. Je ne suis que témoin. Journaliste un peu arabe et très chanceuse, témoin d'un malaise qui me dépasse, qui nous dépasse. Un malaise que j'ai tenté, au fil des chroniques, de retourner dans tous les sens. Pour voir au dos des clichés si on s'y trouve.

  • Manam

    Rima Elkouri

    Léa est institutrice. Tous les mois de septembre, elle accueille la vingtaine d'enfants qu'elle accompagnera pour la prochaine année. Chaque fois, elle brandit le dictionnaire devant eux, leur expliquant que c'est comme un coffre au trésor de vingt-six lettres. Elle leur dit qu'ils ont là tout ce qu'il faut pour raconter le monde. Même ce qui ne se raconte pas. Même les secrets qu'ils n'osent dire à personne. Même le silence. Le secret, le silence, n'est-ce pas justement une grande part de l'héritage que Léa a reçu de sa Téta, sa grand-mère tant aimée, qui vient de mourir à cent sept ans ?
    Dans la maison de Téta, aux allures de quai de gare, le repas commençait mais ne finissait jamais, la cousine débarquée d'Alep y croisait le neveu de New York ou l'amie de Marseille, tout ce beau monde s'alignait sur le mobilier kitsch, fumait le narguilé, riait aux éclats, mangeait beaucoup trop, prenait des nouvelles des « enfants », ainsi nommés même à quarante ans. Mais il était un sujet dont Téta refusait de parler. Au début du siècle dernier, presque toute la population de Manam, où vivait sa famille, a trouvé la mort, soit sous les coups de l'armée turque, soit sur la route de l'exil vers la Syrie. Comment sa grand-mère et les siens avaient-ils survécu au massacre ? Dès que Léa lui posait la question, sa Téta, d'ordinaire si volubile, changeait de sujet : « Le Canadien sera éliminé en cinq ou en six, à ton avis ? »
    Rima Elkouri emprunte les chemins de la littérature afin de démêler les noeuds d'une mémoire familiale blessée. « Nos silences sont des tiroirs à double-fond », écrit-elle. À la manière de la défunte Téta, qui avait toujours une fable dans sa manche, elle raconte, avec générosité et pudeur, la tragédie arménienne. Au passage, sans emphase, elle nous donne accès à une certaine idée du Québec et de ses immigrants. Elle le fait avec finesse et humilité, à hauteur de femme, d'homme et d'enfant, mettant à profit son habile talent de portraitiste pour nous faire découvrir des êtres courageux qui ont résolument choisi le côté de la vie.

  • Le combat d'une femme
    Pour avoir enlevé son voile en public et incité d'autres femmes à l'imiter, l'Iranienne Shaparak Shajarizadeh a été condamnée en 2018 à deux ans de prison et à 18 ans de probation. Mère " ordinaire " au courage extraordinaire, cette femme de 43 ans est devenue une figure de proue du mouvement des Filles de la rue de la Révolution en Iran qui protestent contre le port obligatoire du hijab. Après être descendue dans la rue cheveux au vent, son foulard blanc hissé comme un drapeau au bout d'un bâton en mai 2017, la militante est menacée, arrêtée, emprisonnée et torturée. La bravoure de cet acte magnifiquement symbolique, elle le paiera dès lors au prix fort. Sans se plaindre. Et sans jamais baisser la tête.
    De son enfance en Iran jusqu'à son douloureux exil au Canada en passant par les horreurs de ses séjours en prison,
    Vivre libre raconte le destin hors du commun d'une superbe battante, Shaparak Shajarizadeh, distinguée en 2018 par la BBC comme l'une des 100 femmes les plus inspirantes au monde.

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