Albin Michel

  • Dans les années 1960-1970, l'état français encourage l'avortement et la contraception dans les départements d'outre-mer alors même qu'il les interdit et les criminalise en France métropolitaine. Comment expliquer de telles disparités ? Partant du cas emblématique de La Réunion où, en juin 1970, des milliers d'avortements et de stérilisations sans consentement pratiqués par des médecins blancs sont rendus publics, Françoise Vergès retrace la politique de gestion du ventre des femmes, stigmatisées en raison de la couleur de leur peau. Dès 1945, invoquant la « surpopulation » de ses anciennes colonies, l'état français prône le contrôle des naissances et l'organisation de l'émigration ; une politique qui le conduit à reconfigurer à plusieurs reprises l'espace de la République, provoquant un repli progressif sur l'Hexagone au détriment des outre-mer, où les abus se multiplient. Françoise Vergès s'interroge sur les causes et les conséquences de ces reconfigurations et sur la marginalisation de la question raciale et coloniale par les mouvements féministes actifs en métropole, en particulier le MLF. En s'appuyant sur les notions de genre, de race, de classe dans une ère postcoloniale, l'auteure entend faire la lumière sur l'histoire mutilée de ces femmes, héritée d'un système esclavagiste, colonialiste et capitaliste encore largement ignoré aujourd'hui.

  • « Il semblerait qu'à peu d'exceptions près le désir de toucher le fond même du réel pousse Bacon, d'une manière ou d'une autre, jusqu'aux limites du tolérable et que, lorsqu'il s'attaque à un thème apparemment anodin (cas de beaucoup le plus fréquent, surtout dans les oeuvres récentes), il faille que le paroxysme soit introduit du moins par la facture, comme si l'acte de peindre procédait nécessairement d'une sorte d'exacerbation, donnée ou non dans ce qui est pris pour base, et comme si, la réalité de la vie ne pouvant être saisie que sous une forme criante, criante de vérité comme on dit, ce cri devait être, s'il n'est pas issu de la chose même, celui de l'artiste possédé par la rage de saisir. » Michel Leiris

  • Inscrit dans les gènes de tous les animaux sociaux, le soutien mutuel est reconnaissable aussi bien chez les chimpanzés qui s'épouillent les uns les autres que chez les enfants qui construisent un château de sable ou les hommes et les femmes qui amassent des sacs de terre pour parer à une inondation soudaine : tous coopèrent pour accomplir ce qu'ils ne peuvent faire seuls.Cette tendance naturelle, innée, est pourtant moins un trait génétique qu'un art, une capacité sociale, qui requiert un rituel pour se développer. Dans un monde structuré par la concurrence, où la compétition prime toujours sur l'entente, savons-nous encore ce que c'est qu'être ensemble, par-delà le repli tribal du « nous-contre-eux » ?Dans ce deuxième volet de la trilogie qu'il consacre à l'Homo faber, Richard Sennett, se fait tour à tour historien, sociologue, philosophe ou anthropologue pour étudier cet atout social particulier qu'est la coopération dans le travail pratique. De la coordination des tâches dans l'atelier de l'imprimeur aux répétitions d'un orchestre, il nous fait découvrir de nombreuses expériences de communauté et d'action collective qui permettent de proposer une vision critique des sociétés capitalistes contemporaines. La richesse des références, l'originalité des points de vue, la liberté du style et la volonté de rester toujours au niveau de l'expérience quotidienne font la force de ce livre singulier et engagé. Et si, pour sortir de la crise, il suffisait de réapprendre à coopérer ?

  • Les hommes ont inventé plusieurs types d'écritures. Deux se partagent le monde moderne : les alphabétiques, qui sont multiples, et la chinoise, qui est unitaire et pratiquée par plus d'un milliard d'êtres humains. Cette écriture « différente » fascine depuis toujours les Occidentaux, au point que la question de la langue est souvent reléguée au second plan. Dans cet ouvrage passionnant, Viviane Alleton bouscule quelques idées reçues nées de la croyance en la supériorité des alphabets sur une écriture considérée, à tort, comme complexe et qui serait l'apanage d'une minorité. Les caractères ne sont pas de petites images d'où émanerait un sens, mais correspondent à des mots qui se prononcent et se lisent dans des textes grammaticalement articulés. La transcription des sons en caractères latins, le pinyin, est avant tout un moyen d'enseigner une même prononciation à tous les enfants chinois, quel que soit le dialecte parlé chez eux. Il n'y a pas plus d'illettrés en Chine qu'ailleurs. L'apprentissage du chinois n'est guère plus long que celui du français. Et l'enseignement massif de l'anglais, perçu comme un outil de communication indispensable dans le monde actuel, ne constitue pas une menace aux yeux des Chinois.
    Loin d'être en péril face au défi à la modernité, l'écriture chinoise a su s'adapter en permanence aux évolutions historiques et techniques, comme le prouve son passage réussi à l'ère de l'informatique.

  • Alors que, depuis le XVIIe siècle, la modernité politique articulait un ordre territorial, un principe de souveraineté, un système de régulation internationale des conflits, ce modèle est entré récemment en crise sous le choc de la globalisation et de la privatisation du monde. L'espace public rétrécit à vue d'oeil sous la poussée des appétits privés. La citoyenneté dépérit sous le règne anonyme des marchés financiers. Le droit international est mis à mal par la logique de la guerre globale, sans limites ni frontières. Les peuples se décomposent en meutes, les classes en masses. Les partis capitulent devant le despotisme des sondages et le tribunal des experts.
    Quand la politique s'efface ainsi devant les décrets d'une économie automate, la cote des idoles et des dieux est à la hausse : le sacré revient en force. Comment penser l'avenir d'une politique profane en ces temps obscurs ?

  • « La vie philosophique ne consiste pas uniquement dans la parole et l'écriture, mais dans l'action communautaire et sociale. C'était déjà l'opinion d'Épictète et de Marc Aurèle. C'est aussi dans cette perspective de l'agir qu'il faut comprendre la maxime goethéenne N'oublie pas de vivre , car elle résume l'extraordinaire amour de la vie que l'on peut observer chez Goethe. » Grand lecteur de Goethe, Pierre Hadot analyse ici comment le maître allemand se situe dans la longue tradition occidentale des « exercices spirituels » inspirés par la philosophe antique. Par cette pratique quotidienne, l'individu s'efforce de transformer sa manière de voir le monde afin de se transformer lui-même.À l'instar des Anciens, Goethe croyait à la nécessité de vivre dans le présent, dans la « santé du moment », de saisir le bonheur dans l'instant au lieu de se perdre dans la nostalgie romantique du passé ou du futur. Le dépassement du « moi partiel et partial », la concentration sur l'instant présent, le « regard d'en haut », la « perspective universelle » sont autant de thèmes, chers à Pierre Hadot, que Goethe a abordés.

  • L'hypnose traditionnelle, assimilée à la suggestion qui a vite fait l'objet de réticences de la part des praticiens et des patients, a été profondément repensée par les chercheurs contemporains.
    Psychiatre américain, Milton Erickson, en particulier, en a élaboré une nouvelle conceptualisation. Privilégiant le fonctionnement inconscient, la nouvelle hypnose utilise le langage pour mettre en route des chaînes d'associations psychologiques et ainsi mobiliser des structures psychiques jusqu'alors figées.
    Contrairement à l'hypnose traditionnelle qui se contentait de prendre les symptômes de front en suggérant des comportements inverses, elle suscite de véritables réaménagements psychologiques permettant de faire l'économie des symptômes.

  • Qu'advient-il quand la mythologie est saisie par l'écriture, quand elle est livrée à des scribes ou pis, quand elle est enfermée dans un mausolée ?
    Que se passe-t-il quand certains se mettent à travailler les grands mythes, les discours de la tradition avec le stylet dont dispose la gent de l'écriture ?
    Poursuivant son exploration des frontières, qu'elles soient frontières de la langue (Savoirs de l'écriture en Grèce ancienne) ou frontières spatiales (Tracés de fondation), le groupe réuni autour de Marcel Detienne tente de comprendre comment une civilisation définit et transcrit son patrimoine oral, comment elle le conserve et le transmet aux générations suivantes.
    Ainsi, les historiens et les anthropologues Georges Charachidzé, Gilbert Hamonic, Christian Jacob, Gérard Lenclud, François Macé, Thomas Römer, John Scheid, Carlo Severi, Françoise Smyth et Léon Vandermeersch - qui ont participé à cet ouvrage contribuent à éclairer par leur analyse des grandes traditions (japonaise, chinoise, grecque, etc.) la question de la transmission culturelle si cruciale dans nos sociétés modernes.

  • L'Islam, contrairement à l'image de repli doctrinal qu'il donne aujourd'hui, a connu de manière précoce l'apparition d'un esprit critique. Dès l'époque classique, divers penseurs de langue arabe, musulmans, chrétiens et juifs, se sont livrés à l'analyse interne du phénomène religieux.
    Dominique Urvoy, professeur d'islamologie à l'université de Toulouse-Le-Mirail, a voulu suivre les itinéraires de ces « Pascal » d'Orient souvent rejetés comme hérétiques ou impies par les milieux orthodoxes, et trop oubliés des historiens. Sans être les précurseurs des Lumières ou les ancêtres de la libre pensée, ils sont parvenus à établir les prémisses d'une véritable anthropologie de la croyance qui surprend par son caractère inédit. La fécondité de la pensée de al-Warrâq, celle de Ibn Ishâq ou encore celle de Ibn Kammûna et de l'ensemble des auteurs étudiés dans ce livre, un temps écrasée sous les coups de l'apologétique, dessine une image du monde arabe ouvert à la liberté de l'esprit et sensible aux questions face auxquelles l'intelligence depuis toujours achoppe.

  • Une des principales caractéristiques de l'humanisme est d'avoir puisé volontairement son inspiration dans l'Antiquité. Ainsi réapparaissent aux XVIe et XVIIe siècles les grands courants de la philosophie antique. Premier volet d'une série de trois ouvrages, ce volume est consacré au retour du stoïcisme à l'âge classique (le deuxième tome portera sur le scepticisme, le troisième sur l'épicurisme). Soutenu par une intense activité d'éditions de textes et de commentaires, le néostoïcisme va contribuer à la naissance du monde moderne et, en particulier, à l'apparition d'une nouvelle Raison à la fois scientifique et politique, à l'émergence d'une critique de la religion et à des attitudes jusqu'alors inédites face à l'existence. Ce courant, dont on retrouve l'influence chez des auteurs tels que Montaigne, Machiavel, Giordano Bruno ou encore Descartes, fécondera aussi un nouvel esprit chrétien qui trouvera des échos jusqu'au XXe siècle. Issu d'un colloque organisé par le C.E.R.PH.I. (Centre d'études en rhétorique, philosophie et histoire des idées de l'E.N.S. de FontenaySaint-Cloud), ce volume réunit les contributions des meilleurs spécialistes français et étrangers.

  • Toute une dimension de la modernité s'est constituée en relisant et en transformant les philosophies antiques. Second volet d'une série de trois ouvrages (I. Le Stoïcisme, 1999 ; III. L'Épicurisme, à paraître), ce volume étudie le retour du

  • "Notre cupidité, notre soif de massacre paraît sans fin. La puanteur de l’argent infecte nos vies. Mais quand nous produisons un sonnet de Shakespeare, composons une messe en Si mineur, ou bataillons, au fil des siècles, aux prises avec la conjecture de Goldbach ou le problème des trois corps, nous nous transcendons. Alors, en vérité, il n’est point de "plus grand prodige que l’homme"." Ces mots de George Steiner sont extraits d’un échange qu’il imagine, dans ce livre, entre un mathématicien, un poète et un musicien.À leur tour, des chercheurs, des enseignants, des artistes, réunis pour discuter de « George Steiner, philosophe de la culture et de la transmission », nous disent ce que la lecture de son oeuvre aux mille facettes a apporté à leurs recherches, à leurs réflexions, à leurs choix culturels et disciplinaires.

  • Le sentiment est assez largement partagé aujourd hui d une « perte » du travail qui fragiliserait les fondements mêmes de notre civilisation. Mais celui-ci ne peut se comprendre sans saisir à quel point notre perception ordinaire du travail est encore empreinte de schémas archaïques. On ne saurait en effet réduire la question de la place du travail dans notre société à l opposition, souvent stérile, entre l efficacité économique et la défense humaniste des valeurs sociales. Cet essai stimulant invite à rouvrir le débat sur de nouvelles bases, alors que la mondialisation organise un système de division du travail à l échelle de la planète et que l automatisation a bouleversé en profondeur nos représentations du travail et de la production. L enjeu est de trouver la voie d une nouvelle conceptualisation du travail, capable de penser les modalités par lesquelles nous continuons plus que jamais, pour le meilleur et pour le pire, à interagir avec la nature.

  • Les bons esprits en ont fini avec Marx, et rangé au musée des errances l'utopie selon eux contraire au projet démocratique. La faillite du marxisme, sanctionnée par l'Histoire, serait soit la déroute d'une espérance finalement meurtrière, soit la fin de l'illusion qui cherchait à fonder une transformation sociale du monde sur le savoir et la rigueur scientifique.
    Pourtant, l'effondrement du communisme soviétique n'offre-t-il pas une chance, pour la pensée de Marx, de se libérer de la postérité totalitaire dans laquelle l'Histoire l'avait pour l'essentiel enfermée ? Et, pour l'utopie, de se débarrasser d'un malentendu qui l'a trop confondue avec les rêves d'une conscience malheureuse ?
    Henri Maler, philosophe et chargé de cours de sciences politiques à l'université Paris VIII, a voulu accompagner ce courant libérateur en étudiant la confrontation de Marx avec l'utopie. L'auteur du Capital, malgré ses intentions, n'a pu congédier entièrement l'héritage de « l'utopie des perfections imaginaires ». Mais la critique de cet impensé permet à un lecteur attentif de reconstruire un concept d'utopie de « bon aloi » dégagé des impasses de l'eschatologie.
    Ainsi le détour par Marx enseigne-t-il, avec et contre lui, les conditions d'un sauvetage de l'utopie qui ne serait pas un mirage, mais une stratégie de transformation du réel.

  • L'inconscient dévoilé participe éminemment à la crise de civilisation qui aura marqué notre siècle, et les institutions des psychanalystes sont maintenant des lieux parmi d'autres dans la cité. C'est dans ce contexte que, le 15 décembre 1989, Serge Leclaire, Philippe Girard, Lucien Israël, Danièle Lévy et Jacques Sédat ont proposé à leurs collègues la création d'interfaces entre les différentes associations psychanalytiques d'une part et l'Etat de droit d'autre part. L'Association pour une instance est issue de cette initiative.
    Cet Etat des lieux de la psychanalyse réalisé par l'A.P.U.I. vise à mettre à la disposition de tout psychanalyste comme de tout "honnête homme" une information aussi complète que possible sur les pratiques, les modes de fonctionnement et les usages d'un ensemble de professionnels qui se réclament de la même discipline. Il s'articule autour de cinq grands thèmes : le cadre et le dispositif, le cursus et la formation, l'extension de la psychanalyse dans la société, les rapports de la psychanalyse et de l'Etat dans un certain nombre de pays, et le statut juridique de la psychanalyse.
    Les initiés trouveront des éléments pour composer selon leurs penchants différents plans d'aménagement de ce territoire et les profanes de quoi s'orienter dans un champ aux contours difficiles à cerner. Mais cet Etat des lieux offre aussi à tous une relance de la réflexion sur la psychanalyse.

  • Le mythe des deux origines ultimes de l'Occident, la Bible et la Grèce, a été définitivement ébranlé par l'assyriologie. L'enquête que mènent dans ce livre, Jean Bottéro (EPHE), grand spécialiste de la Mésopotamie, Clarisse Herrenschmidt (CNRS) dont les travaux portent sur l'histoire de l'écriture, et Jean-Pierre Vernant (Collège de France), historien de la Grèce ancienne, fait apparaître les multiples courants issus des civilisations du Tigre et de l'Euphrate. De Sumer et d'Akkad vient l'écriture qui donne naissance à la raison déductive, ouvre de nouveaux horizons économiques et rend possible une religion universelle. Elamites, Achéménides, Juifs et Grecs tissent des liens inédits entre l'ici-bas et le monde invisible à travers l'alphabet et le langage. Les Grecs, inspirés en partie par Babylone, inventent l'univers du politique et de la religion civique. Ainsi, les cultures araméenne, juive, persane et grecque n'ont cessé de se croiser au fil des siècles jusques et y compris en Islam. De ces nombreux échanges et rencontres se dégage un héritage d'avant la rupture entre Orient et Occident. Sans enjamber de manière désinvolte cette séparation, fruit d'une histoire plus récente, la prise de conscience de plus en plus vive de cet espace commun de civilisation devrait être promesse d'un autre avenir.

  • Les modes de vie occidentaux s'étant diffusés partout, l'anthropologie n'a plus désormais de peuplades à découvrir. Désorientée après un essor fulgurant lié à l'ère post-coloniale, elle doit aujourd'hui faire face à l'absence de modèles explicatifs et se voit réduite trop souvent à une simple ethnographie de terrain, purement descriptive. Devant cette situation, les uns ont cherché le salut dans une analyse des sociétés contemporaines ; les autres, dans une formalisation capable de conférer enfin à l'anthropologie la dimension de science rigoureuse.
    Pour répondre à cet état de crise, Francis Affergan, professeur d'ethnologie à l'université de Nice, a voulu interroger les fondements mêmes de la discipline anthropologique et repenser son discours. S'inspirant des courants phénoménologiques, du second Wittgenstein et des théories du récit, et prenant appui sur son propre terrain, il recourt à la notion de fiction ou, selon l'expression de Husserl, d'« esquisse », entendue au sens de fabrique expérimentale et d'horizon de sens. Les sociétés et les cultures se forgent elles-mêmes dans une temporalité qui leur est propre et l'anthropologue peut en rendre raison à condition qu'il ne se laisse pas aveugler par des concepts prédéfinis (le clan, la tribu, la parenté, etc.), mais qu'il accepte de lire les sociétés comme traversées par des événements.
    Ainsi, l'ethno-anthroplologie, refusant de s'enfermer dans un empirisme aveugle, peut se donner les moyens de comprendre le sens, la pluralité et la diversité des mondes humains.

  • Comment parler des camps ? Peut-on penser les génocides aujourd'hui ? L'institution des "devoirs de mémoire" cache une culture polémique qui dénie ou hiérarchise les souffrances, pendant que se succèdent de nouveaux crimes de masse. Mais quelle place ces destructions laissent-elles à l'imagination de l'humain, là où le réalisme montre sa déroute ? Peuvent-elles s'inscrire dans la "culture" sans nouvelle "barbarie", et faire l'objet d'une vivante transmission ?
    Pour tenter de répondre à ces questions, trente-trois chercheurs - aussi différents que Janine Altounian, Omer Bartov, Jean Bollack, Alain Brossat, Muhamedin Kullashi, Véronique Nahoum-Grappe, Myriam Revault d'Allonnes, Tzvetan Todorov, Enzo Traverso, Irving Wohlfarth... - se sont prêtés à un échange intercommunautaire et transdisciplinaire lors d'un colloque qui s'est tenu à la Sorbonne en mai 1997.
    Né de la volonté de mettre en présence les champs cloisonnés de l'historiographie et du témoignage littéraire, la conscience européenne et ses points aveugles, et d'échapper ainsi à la logique binaire qui oppose l'Universel au Particulier, le "savoir" objectif à "l'expérience" subjective, le présent recueil met en relation le décryptage d'événements récents (Rwanda, ex-Yougoslavie, Algérie) ou mal connus (génocide cambodgien, famine planifiée en Ukraine) avec l'héritage d'événements plus anciens (génocide arménien, génocide juif). La phénoménologie des violences politiques y conduit à une interrogation sur l'humain.

  • Cet ouvrage, issu d'une série de conférences données par Josef Van Ess à l'Institut du monde arabe, ne se présente pas seulement comme une synthèse de l'ensemble des travaux de ce grand orientaliste - son oeuvre monumentale de près de 4000 pages, parue entre 1991 et 1997, reste une référence incontournable sur le plan mondial -, il constitue également une excellente introduction aux problèmes majeurs de la théologie musulmane.
    Josef Van Ess retrace avec une grande clarté les débuts de la réflexion théologique musulmane et apporte des éclairages importants sur la manière dont s'est fixée la réflexion religieuse sans dogme ni église. On trouvera dans ce livre la clé de nombreuses questions actuelles sur le fonctionnement de l'orthodoxie, sur l'anathème, etc., en islam.

  • L'idée motrice de ce livre a été d'extraire précisément toute cette substance cognitive du texte coranique, de même que des écrits porteurs de la mémoire et de la conscience collectives musulmanes, à savoir l'histoire sacrée et l'exégèse islamiques.

    La révélation par l'analyse de cette pensée esthétique ne pouvant pas se passer, pour être valide, d'une mise en perspective avec la réalité culturelle et artistique du monde musulman, il s'est agi également den évaluer et d'en définir les terrains d'implications, sinon les implications elles-mêmes, dans l'art visuel de l'Islam sur les deux plans de la forme et du concept.

    Au regard de ce double objectif, il a fallu recourir à tous les outils d'approche dont la science contemporaine dispose aussi bien pour déchiffrer, disséquer minutieusement la matière textuelle, que pour comprendre la manière dont elle compose les idées et les adapte pratiquement dans le réel, en l'occurrence dans la production d'objets artistiques : l'analyse logico- sémantique, l'herméneutique, la phénoménologie, l'étude historique, la philosophie esthétique et la théorie de l'art.

  • Dans le Deutéronome, consacré à l'enseignement de la loi juive, on trouve une référence brève mais claire à l'origine et à l'histoire du peuple hébreu. Errance, esclavage en Égypte, installation dans le pays de Canaan en constituent les trois phases. Si les données géographiques nous sont à peu près connues, les époques où sont censés se dérouler ces événements sont beaucoup plus difficiles à définir. En mettant délibérément de côté les contraintes de l'interprétation littérale, Javier Teixidor montre qu'il y a dans ce récit un dynamisme bien précis, celui des tribus qui, de semi-nomades, deviennent sédentaires. Les trois épisodes, un raccourci frappant de l'histoire des Hébreux, acquièrent la dimension d'une épopée : l'épopée des patriarches bibliques. Nous découvrons ainsi comment les anciens intellectuels juifs se sont représenté le parcours suivi par une population araméenne qui deviendra le peuple juif après l'Exil. Ce n'est qu'à ce moment qu'apparaît la nouvelle communauté religieuse qui allait marquer l'histoire de l'Occident.

  • Être ambivalent, c'est vouloir à la fois une chose et son contraire : l'émancipation et la servitude, l'autonomie et la protection, la liberté sexuelle et la dépendance affec-tive. Depuis environ trois générations, nous disposons de modèles identitaires qui garantissent aux femmes une indépendance matérielle sans renoncement à la vie sexuelle ni stigmatisation sociale. Mais cette conquête est récente et l'ordre traditionnel encore très présent dans les esprits : d'où d'inévitables difficultés à assumer une émancipation pourtant désirée et revendiquée.
    A ces ambivalences s'ajoutent des contradictions plus directement politiques dans la façon de définir les combats féministes. Car on peut aujourd'hui se dire féministe en revendiquant comme en refusant la loi sur la parité électorale, la féminisation systématique des noms de profession ou encore la liberté de prostitution et la pornographie. Voilà qui complique singulièrement le paysage confortable où sont censés s'affronter les méchants dominants et les gentilles dominées.
    Il est possible d'opposer à cette complexité du réel autre chose que les simplifications bêtifiantes du « politiquement correct ». Repérer les contradictions plutôt que les dénier, les comprendre plutôt que les stigmatiser, et reconstruire à partir de là des positions plus cohérentes et plus lucides : tels sont les objectifs des différents textes réunis ici.

  • Pourquoi Itard, le fondateur de la psychiatrie de l'enfant, a-t-il accroché dans sa salle à manger le Lion de Florence, fauve dévorant un nourrisson sous les cris de sa mère ? Pourquoi Pinel, le médecin des « folles » à la Salpêtrière, a-t-il choisi pour la sienne une gravure représentant un jeune homme anorexique par amour, La Maladie d'Antiochus ? Quelle folie infiltre la raison des deux pionniers de la psychiatrie ? La découverte des tableaux dont Pinel et Itard avaient décoré leurs appartements donne accès à leur imaginaire. Sur la scène de leur théâtre intime, les fantasmes sexuels se conjuguent avec les convictions messianiques, les meurtres et les suicides s'entremêlent aux séductions taboues, et les héros immortalisent l'excès de leurs exploits et le comble de leurs malheurs. Les folies sanguinaires de la Terreur, dont Pinel et Itard avaient été les témoins, les avaient convaincus de l'intrication naturelle de la raison et de la folie dans toute vie psychique. Entre rêve et cauchemar, leur compréhension de la folie se présente ainsi comme une interrogation sans fin sur l'archéologie de la raison et la construction du délire. Questionner l'imaginaire de ceux qui essaient de penser l'imaginaire des « fous », c'est se défaire des folies de la raison et s'approcher des raisons de la folie.

  • « Si nos processus de pensée étaient moins pressants, moins crus, moins hypnotiques, nos déceptions constantes, la masse grise de la nausée nichée au coeur de l'être, nous désempareraient moins. Les effondrements mentaux, les fuites pathologiques dans l'irréalité, l'inertie du cerveau malade peuvent, au fond, être une tactique contre la déception, contre l'acide de l'espoir frustré. Les corrélations manquées entre pensée et réalisation, entre le conçu et les réalités de l'expérience, sont telles que nous ne saurions vivre sans espoir. Espérer contre tout espoir est une formulation forte, mais en définitive accablante de la brunissure que la pensée jette sur la conséquence. » George Steiner Édition bilingue

empty