Littérature générale

  • "Sachons-le bien ! la France au dix-neuvième siècle est partagée en deux grandes zones : Paris et la province ; la province jalouse de Paris, Paris ne pensant à la province que pour lui demander de l'argent. Autrefois Paris était la première ville de province, la Cour primait la Ville ; maintenant Paris est toute la Cour, la Province est toute la Ville.
    Dès leur bas âge, les jeunes filles de province ne voient que des gens de province autour d'elles, elles n'inventent pas mieux, elles n'ont à choisir qu'entre des médiocrités, car les pères de province marient leurs filles à des garçons de province, et l'esprit s'y abâtardit nécessairement. Personne n'a l'idée de croiser les races. Aussi, dans beaucoup de villes de province, l'intelligence y est-elle devenue aussi rare que le sang y est laid..." Nouvelles extraites des Français peints par eux-mêmes, encyclopédie morale du XIXe siècle en dix volumes, L. Curmer, 1840-1842.

  • Depuis le développement de l'imprimerie, la civilisation occidentale vivait dans la culture du livre comme les poissons vivent dans l'eau, c'est-à-dire sans le savoir. Elle avait à ce point imprégné nos façons de sentir et de penser que nous avions fini par la confondre avec la nature humaine. Les technologies numériques nous ont brutalement confrontés au fait qu'il existe d'autres relations possibles à l'identité, au temps, aux autres, à l'espace et aux apprentissages. Et du coup, nous ne pouvons plus penser l'homme, la culture, l'enseignement et l'éducation de la même façon.

  • En 1880, Guy de Maupassant qui vient de connaître un premier succès littéraire avec Boule de suif est sollicité par Arthur Meyer, propriétaire du journal Le Gaulois pour une contribution d'environ dix "articles" (ou nouvelles) qui paraîtront entre les mois de mai et d'août. Désireux de travailler pour la presse, Maupassant accepte, et crée le personnage de Monsieur Patissot, modeste employé de bureau célibataire, dont la figure est à ranger parmi les illustres "imbéciles heureux" de notre littérature au même titre que les Bouvard et Pécuchet de Flaubert son maître ou le Monsieur Bougran de Huysmans son exact contemporain.
    Les dix nouvelles seront recueillies en un seul volume qui paraîtra de façon posthume en 1901, soit huit ans après la mort de l'auteur. Les dimanches d'un bourgeois de Paris mettent en scène un Patissot, inquiet de sa santé après un léger malaise qui, sous les recommandations de la Faculté à prendre un peu d'exercice, s'ingénie à la recouvrer par l'organisation méthodique et minutieuse, chaque dimanche, de grandes et sportives promenades dans les alentours de Paris.
    Chacune d'entre elles donnera prétexte à des situations aussi ridicules les unes que les autres; Maupassant se livrant ici à ce qui deviendra l'une des marques de fabrique du grand écrivain qu'il est, la peinture précise, cocasse et féroce de ces tout-petits bourgeois, comiques sans doute, mais aussi diablement pathétiques.

  • Le 21 mai 1880, la veille de la parution des Croquis parisiens, le directeur du Gaulois, Arthur Meyer, présente à la une de son journal un "bataillon renouvelé de chroniqueurs, pris parmi les jeunes". Au programme : "Les Mystères de Paris, par M. Huysmans", auteur de quatre textes parus du 6 au 26 juin 1880. Ce "réaliste de la nouvelle école" propose l'exploration d'un Paris qu'il ne fait pas bon fréquenter lorsqu'on est un honnête bourgeois : les coups de poings s'échangent facilement, l'eau est "destinée non à être bue, mais à aider la fonte du sucre". "C'est dans l'un de ces endroits", annonce l'auteur, "que je mènerai le lecteur, s'il n'a point l'odorat trop sensible et le tympan trop faible".
    Cette série oubliée nous fait pénétrer dans l'atelier de confection des ouvrières comme dans celui de l'écrivain. "Robes et manteaux" a été distillé dans un roman : En ménage (1881). "Tabatières et riz-pain-sel" aurait pu connaître le même sort, mais l'oeuvre ne fut pas achevée, et le texte servit d'esquisse au "Bal de la Brasserie européenne" (ajouté à l'édition augmentée des Croquis parisiens en 1886). "Une goguette", modifié et repris dans plusieurs revues jusqu'en 1898, n'avait jamais été réédité dans ses premières versions. Et si "L'extralucide" et sa cocasse séance de magnétisme ont été abandonnés, la question des phénomènes inexplicables a fini par être prise au sérieux. Elle est au cur des réflexions de Durtal, qui se demande, dans Là-bas (1891) : "comment nier le mystère qui surgit, chez nous, à nos côtés, dans la rue, partout, quand on y songe ?"

  • « À mes yeux, lépicier, dont lomnipotence ne date que dun siècle, est une des plus belles expressions de la société moderne. Nest-il donc pas un être aussi sublime de résignation que remarquable par son utilité; une source constante de douceur, de lumière, de denrées bienfaisantes? Enfin nest-il plus le ministre de lAfrique, le chargé daffaires des Indes et de lAmérique? Certes, lépicier est tout cela; mais ce qui met le comble à ses perfections, il est tout cela sans sen douter » « Vous voyez un homme gros et court, bien portant, vêtu de noir, sûr de lui, presque toujours empesé, doctoral, important surtout! Son masque bouffi dune niaiserie papelarde qui dabord jouée, a fini par rentrer sous lépiderme, offre limmobilité du diplomate, mais sans la finesse, et vous allez savoir pourquoi. Vous admirez surtout un certain crâne couleur beurre frais qui accuse de longs travaux, de lennui, des débats intérieurs, les orages de la jeunesse et labsence de toute passion. Vous dites: Ce monsieur ressemble extraordinairement à un notaire. » Nouvelles extraites des tomes I (Lépicier) et II (Le Notaire) des Français peints par eux-mêmes, encyclopédie morale du XIXe siècle en dix volumes, L. Curmer, 1840-1842.

  • Chaque nouvel ouvrage de Houellebecq est accompagné d'un cortège d'indignations qui empêche d'entendre la voix sourde et grave de l'auteur d'Extension du domaine de la lutte ou de Soumission. Il faut pourtant partir de la beauté qui se dégage de cette écriture apparemment si morne où l'écrivain n'hésite pas à recopier des extraits de Wikipedia. Cette beauté est celle de l'inquiétante étrangeté du quotidien.
    Quelle inquiétude fait écrire Houellebecq??
    Cette question Jean-Noël Dumont la voit d'abord comme une interrogation esthétique?: un art de l'indifférence est-il possible?? Sociologique?: une société sans religion est-elle possible?? Et enfin métaphysique?: comment vivre dans l'absence de Dieu??
    Exercice de lecture approfondie, ce court et brillant essai saisit l'oeuvre de Houellebecq dans sa totalité et donne à comprendre pourquoi celui-ci est, malgré tout, notre grand écrivain.

    Jean-Noël Dumont est philosophe. Fondateur à Lyon du Collège supérieur, il a écrit sur Pascal, Marx, Péguy et a publié les principaux discours de Montalembert. Son enseignement et ses travaux mettent toujours en valeur l'interrogation réciproque de la philosophie et de la religion.

  • Antoine Rivarol (1753-1801), dit le comte de Rivarol, est surtout connu aujourd'hui pour son opposition farouche à la Révolution qui le contraignit à l'exil, et pour son esprit léger, caustique, brillant qui fit de lui une gloire des salons européens.
    Burke l'appela le "Tacite de la révolution" et Voltaire affirma qu'il était "le Français par excellence". Ses bons mots ont fait florès dans tous les dictionnaires de citations. Mais il est une autre facette de son personnage qui mérite davantage attention : son goût passionné pour les langues (il traduisit L'Enfer du Dante) et singulièrement la langue française dont il forma le projet de rédiger un grand dictionnaire dont il publia à Hambourg, en 1797, le Discours préliminaire.
    Il avait écrit également un brillant essai, le Discours sur l'universalité de la langue française, couronné quatorze ans plus tôt, en 1783, par le prix de l'Académie royale des Sciences et Belles Lettres de Berlin et qui lui valu une immense notoriété. C'est ce texte qui est ici reproduit dans son édition de 1784 ou 97 ?. Rivarol, après avoir examiné les différentes langues européennes (l'allemand "trop guttural et encombré de dialectes", l'espagnol dont "la simplicité de la pensée se perd dans la longueur des mots", l'italien qui "se traîne avec trop de lenteur", l'anglais qui "se sent trop de l'isolement du peuple et de l'écrivain") conclut à une supériorité de la langue française de par sa proximité avec la structure même de la pensée rationnelle qui lui permet ainsi de prétendre à l'universalité : "Ce qui distingue notre langue des langues anciennes et modernes, c'est l'ordre et la construction de la phrase.
    Cet ordre doit toujours être direct et nécessairement clair. Le français nomme d'abord le sujet du discours, ensuite le verbe qui est l'action, et enfin l'objet de cette action : voilà la logique naturelle à tous les hommes ; - voilà ce qui constitue le sens commun. Or cet ordre, si favorable, si nécessaire au raisonnement, est presque toujours contraire aux sensations, qui nomment le premier l'objet qui frappe le premier.
    C'est pourquoi tous les peuples, abandonnant l'ordre direct, ont eu recours aux tournures plus ou moins hardies, selon que leurs sensations ou l'harmonie des mots l'exigeaient ; et l'inversion a prévalu sur la terre, parce que l'homme est plus impérieusement gouverné par les passions que par la raison...". Dans une certaine mesure, et pour le dire d'une façon moderne, Rivarol aurait posé les prémisses des avancées récentes de la réflexion sur le rapport entre le langage et la pensée, à savoir l'étroite dépendance entre structure de la langue et structure de la pensée, loin de la théorie instrumentaliste du langage qui prévalaient à l'époque où Rivarol écrivit son essai.

  • L'Homme des foules est l'un des plus étranges récits d'Edgar Poe. Assis à la terrasse d'un café londonien, un flâneur observe avec détachement la foule des passants. Attiré par le comportement d'un vieil homme, il décide de le suivre une nuit et toute une journée à travers la ville. Au terme de son errance, il comprendra en quoi le vieillard, emporté par la houle humaine, est "le génie du crime profond".
    Jean-François Mattéi propose une lecture philosophique de ce conte à partir du regard distancé du narrateur et du regard vide du fuyard. A la suite de Baudelaire, de Tocqueville et de Benjamin, il montre comment l'homme démocratique associe le plaisir d'être dans les foules à l'angoisse de s'y perdre. La duplicité de l'énigme du conte révèle alors la clef de l'énigme de Poe dans La Lettre volée.

  • Remy de Gourmont publie les deux séries du Livre des Masques aux éditions du Mercure de France, dans les dernières années du XIXe siècle. Il y fédère des oeuvres fort diverses qui ont été fondatrices du Symbolisme littéraire et qui ont fourni leurs références à plusieurs générations d'écrivains, modernistes (Apollinaire, Cendrars) ou surréalistes (Breton).
    Cinquante-trois monographies présentent à un public aussi large que possible des auteurs alors inconnus ou mésestimés comme Lautréamont, Rimbaud, Verlaine, Villiers de l'Isle-Adam, Mallarmé, Corbière, Laforgue.
    Et d'autres qui ont été appelés à la notoriété, ou que la postérité a consacrés: Gide, Louÿs, Lorrain, Maeterlinck, Verhaeren, Huysmans, Renard, Bloy, Schwob, Claudel, Barrès, les frères Goncourt.
    Ces études offrent l'intérêt d'un jugement daté. Elles permettent également de découvrir un grand nombre d'écrivains qu'on est désormais en droit de juger injustement ou justement oubliés.

    La Présentation de l'ouvrage rappelle la tradition du "portrait littéraire" dans laquelle s'inscrit Remy de Gourmont. Elle montre comment il a constitué un groupe symboliste en lui assurant une suprématie philosophique, esthétique et artistique mais aussi - et surtout - éditoriale.
    Cette édition donne à lire les remaniements qu'a effectués l'auteur lorsqu'il a assemblé ses monographies en volumes. Elle les accompagne de Notices qui situent chaque écrivain au moment où il est présenté. Enfin elle reproduit à l'identique les "masques" remarquables gravés par Félix Vallotton.

  • « Si par livres vous entendez parler de nos innombrables cahiers de papier imprimé, ployé, cousu, broché sous une couverture annonçant le titre de louvrage, je vous avouerai franchement que je ne crois point, que linvention de Gutenberg puisse ne pas tomber plus ou moins prochainement en désuétude.
    Je crois que si les livres ont leur destinée, cette destinée, plus que jamais, est à la veille de saccomplir, le livre imprimé va disparaître. Ne sentez-vous pas que déjà ses excès le condamnent ?
    Je crois donc au succès de tout ce qui flattera et entretiendra la paresse et légoïsme de lhomme ; lascenseur a tué les ascensions dans les maisons ; le phonographe détruira probablement limprimerie. Il y aura des cylindres inscripteurs légers comme des porte-plumes en celluloïd, qui contiendront cinq et six cents mots et qui fonctionneront qui tiendront dans la poche ; toutes les vibrations de la voix y seront reproduites. Soit à la maison, soit à la promenade, en parcourant pédestrement les sites les plus remarquables et pittoresques, les heureux auditeurs éprouveront le plaisir ineffable de concilier lhygiène et linstruction, dexercer en même temps leurs muscles et de nourrir leur intelligence, car il se fabriquera des phono-opéragraphes de poche, utiles pendant lexcursion dans les montagnes des Alpes ou à travers les Cañons du Colorado.
    Après nous la fin des livres ! »

  • « Ce fut surtout à l'heure de sa mort que la royauté de Voltaire a été universellement reconnue. Quand il mit un pied dans la tombe, il mit un pied dans l'immortalité. Homme étrange jusqu'à la fin ! Depuis un demi-siècle, il disait à toute l'Europe qu'il

  • Rimbaud mourant

    Isabelle Rimbaud

    Lorsque le 20 mai 1891, Arthur Rimbaud débarque à Marseille, et est admis à l'hôpital de la Conception où il va être amputé de la jambe droite à cause du cancer qui ronge son genou, Isabelle Rimbaud a 31 ans. Elle n'a pas revu son frère depuis le départ de ce dernier au printemps 1880 pour Alexandrie, et qui l'a mené à ce long séjour - onze ans - loin des siens, pour une carrière de négociant en Abyssinie.
    C'est ainsi, aux alentours de ce 20 mai, que commence la vocation d'Isabelle Rimbaud (1860-1917) dont ce livre, publié de manière posthume en 1921 aux éditions du Mercure de France, et jamais réédité depuis, retrace les épisodes fondamentaux: le séjour de Rimbaud dans la maison familiale de Roche l'été 1891 après l'amputation ("Mon frère Arthur"), le retour de Rimbaud en train, le 23 août, à Marseille où il va mourir ("Le dernier voyage de Rimbaud"), l'agonie du poète ("Rimbaud mourant"), puis, le dernier chapitre, la découverte et la lecture de luvre ("Rimbaud catholique").
    E.M

  • Qu'est-ce qu'une oeuvre folle? Qu'est-ce qui fait qu'une oeuvre se voie qualifiée de démentielle, même - et surtout - lorsque son auteur est apparemment indemne de toute pathologie psychique? Le jugement se retournant sur le juge lui-même, la question de

  • À l'issue d'un long entretien avec son ami Marcel Baudouin, "à Orléans, le dimanche 7 juin 1896", Péguy jette les bases de la construction utopique qui deviendra un an plus tard, après la mort brutale de son ami - dont il épousera bientôt la sur - l'ouvrage intitulé Marcel, premier dialogue de la cité harmonieuse. C'est une des uvres les plus étonnantes de toute la littérature utopique, et l'une des plus insolites de Péguy. Ce n'est pas un "dialogue" - mais une succession de courts paragraphes, séparés par des blancs qui semblent être mis là pour marquer l'absence du grand ami disparu ; et ce "premier" sera le dernier, puisque Péguy ne donnera aucune suite.
    Dans cette uvre d'une extrême simplicité - presque toutes les phrases sont construites avec les seuls verbes "être" et "avoir" - Péguy procède par négations, inhabituelles en Utopie : si l'on comprend qu'il faille éliminer rivalités, haines, jalousies, mensonges et guerres, il est surprenant de voir que la Cité de Péguy ne se veut ni charitable ni juste, et qu'elle rejette égalité, mérite, émulation, renommée, gloire. Le principe de base est l'harmonie, mais toute relative : la Cité du Marcel ne sera pas "toute harmonieuse", mais seulement "la mieux harmonieuse" possible. Après avoir assuré la vie corporelle des citoyens, en recourant à un travail minimum à la charge des seuls hommes adultes et valides (trois à quatre heures par jour suffiront, précise Péguy dans son article "De la cité socialiste" - la semaine de vingt heures !), la Cité se préoccupera avant tout de la vie intérieure et du travail désintéressé, et mettra au premier plan l'art, la science et la philosophie. Surtout, elle sera ouverte à tous, sans aucune distinction possible, comme l'affirme le principe premier du livre : "La cité harmonieuse a pour citoyens tous les vivants qui sont des âmes."

  • Claire de Kersaint, duchesse de Duras (1777-1828), a connu une grande célébrité de son vivant. Amie de Chateaubriand qui la nommait sa "soeur", elle a tenu, sous la Restauration, le plus important salon de Paris, y réunissant, sur fond de faubourg Saint-Germain, des savants (Cuvier, Humboldt, l'astronome Arago), des écrivains et des hommes politiques (Chateaubriand, Talleyrand, Lamartine, Benjamin Constant).
    Si madame de Duras, au coeur d'un contexte politiquement agité, a laissé le souvenir d'une grande dame supérieure à l'esprit de parti, elle doit également demeurer comme écrivain majeur. Ses romans lui ont valu une renommée européenne. Ourika et Edouard, publiés en 1824 et 1825, ont connu un immense succès. Son troisième ouvrage, Olivier ou le Secret, a fait scandale avant même de paraître. Abordant le sujet délicat de l'impuissance, il a suscité une intense curiosité, de Stendhal notamment qui y trouva le sujet d'Armance.
    On a réuni ici sous le titre Romans d'émigration, deux textes inédits : Mémoires de Sophie et Amélie et Pauline, rédigés en 1823 et 1824, et conservés dans des archives privées jusqu'à nos jours.
    Après la mort dramatique de son père, guillotiné en 1793 pour avoir refusé de voter la mort du Roi, Claire de Duras et les siens doivent quitter la France. L'exil constitua pour elle une tragédie, mais ce fut également une source d'inspiration féconde. Témoignages historiques de première main, ces Mémoires de Sophie sont une interrogation romanesque de l'émigration. Celle-ci fut-elle une erreur, une expiation, une faute ? Comment vivre ce bouleversement produit par la Révolution française et peut-on survivre dans un monde radicalement transformé ?
    Telles sont quelques-unes des questions posées dans ces romans écrits dans une langue qui tient sa perfection du classicisme et sa trame intime d'un sentiment prématurément romantique : Claire de Duras réunissait, selon Chateaubriand, "la force de la pensée de madame de Staël à la grâce du talent de madame de Lafayette". "Merveilleux compromis" ajoute Sainte-Beuve dans ses Portraits de femmes.

  • « Au fil d'un dialogue coupé au couteau, les mots fulgurent en éclairs de lame, et lacèrent, et tranchent ; le récit, soutenant la montée en puissance de l'esclave du tsar, sa maîtresse devenue son maître, dans un essai d'une journée "pour voir", progresse à coups de coutelas - une splendide esclave noire en est l'implacable virtuose; les corps d'hommes, boyards et nobles, sont transpercés, découpés, écartelés - pour ce renversant couronnement couronnant le renversement des rôles : la tête du tant aimé tsar est décollée - tranchée. Phallus cou coupé! Les touches de rouge sang qui émaillaient paysages, vêtements et visages culminent en "bain de sang". Et voici que surgit soudain, jaillissant du texte de ce cher Masoch, se délestant de tout esclavage et de toute emprise sexuelle, cette "souveraine de Galicie", la "tsarine noire". Mais pour quelle autre archaïque ou neuve souveraineté, qui répondrait à cette énigme pelotée flagellée refoulée "depuis la fondation du monde": mais que veut la femme? ».

  • Code galant

    Horace Raisson

    Le Code galant est publié en 1829 et l'on ne sait pas exactement si Balzac a participé à son écriture, de fait cet ouvrage à la paternité un peu vague n'en demeure pas moins un petit trésor de lecture, il dévoile par exemple l'origine de l'expression « conter fleurette » où le roi Henri IV tient le 1er rôle, pour ensuite se pencher sur les variations de l'amour. Comment ce sentiment unique entre tous nous occupe avant, pendant et après qu'il se soit manifesté.

  • Les croyances collectives demeurent des objets très mystérieux. Pourquoi perdurent-elles alors que les progrès de la connaissance sont manifestes et que le niveau d'éducation a considérablement augmenté dans les sociétés contemporaines ? C'est sur cette énigme que ce livre propose de lever le voile en invitant à un voyage dans les mythologies sans cesse renouvelées des espaces sociaux.

  • Ce qu'il y a de nouveau dans l'approche de l'activité scientifique et technique contemporaine par Victor Scardigli, c'est que, loin d'en faire l'expression spécifique de notre modernité, il en met à jour la dimension transhistorique. Ainsi peut-il l'analyser en termes d'invariants culturels et la « lire » avec les lunettes fournies par d'autres cultures ou d'autres époques : les sociétés traditionnelles qui survivent de nos jours et les mythes qui sont à l'origine de l'Europe.
    Une telle grille de lecture permet de dégager les composants imaginaires, voire magiques, toujours à l'oeuvre dans les efforts de la science contemporaine.

  • Le roman Les Désenchantées de Pierre Loti paraît en 1906 et connaît un immense succès. Loti est alors une figure éminente de la littérature dont on peine aujourd'hui à imaginer le rayonnement. En Turquie, il est une véritable idole, particulièrement auprès de la gente féminine qui s'identifie toute entière à la belle héroïne de son roman Aziyadé.
    Le Secret des "Désenchantées" est publié en 1923, quelques mois après la mort du grand écrivain. Il révèle, documents à l'appui, comment l'auteur des Désenchantées a été l'objet d'une supercherie magistralement orchestrée par Marie Léra (alias Marc Hélys), journaliste française, et deux de ses amies turques et musulmanes.
    Protégées par l'anonymat de leur voile, les trois complices osent rencontrer l'écrivain à Constantinople, et entament une relation épistolaire suivie dans laquelle elles lui suggèrent d'écrire leur histoire de femmes soumises à la règle de l'Islam traditionnel. S'inspirant de leurs lettres, Loti s'exécute et construit peu à peu son roman. Mais il ignore - et il ignorera toujours -, que l'essentiel de ces témoignages révoltés est le fait d'une journaliste occidentale, elle-même très engagée dans le combat féministe de l'époque. Et c'est sous le charme de cette singulière et si romanesque mystification que Loti va écrire l'un de ses plus grands succès.
    Le secret des "Désenchantées" dévoile l'arrière plan du célèbre roman. Marc Hélys n'hésite pas à mettre en miroir sa correspondance échangée avec l'écrivain et le texte même des Désenchantées ; le lecteur débusque alors la forge intime de l'écriture, la réappropriation par le créateur d'une réalité vécue, mais fondée sur le travestissement.

  • Publié en 1915, au tout début de la Grande Guerre, l'Argot des tranchées recense le vocabulaire inventé par les soldats du front. Pour la première fois sont rassemblées sur un champ de bataille des populations venues de tous horizons. Dans ce creuset linguistique inédit va s'élaborer un argot composite où les patois régionaux côtoient des jargons de métiers, mais aussi et surtout des langues étrangères et les sabirs des troupes coloniales (tirailleurs sénégalais, zouaves, Spahis, etc.). Mais au-delà de l'anecdote et des curiosités, l'ensemble de ces néologismes va enrichir durablement la langue française à tel point que nombre d'entre eux sont encore et toujours utilisés dans notre parler le plus quotidien. Au fil des pages se dessine un voyage nostalgique, étonnant et savoureux, vers les traces secrètes de cette sédimentation linguistique.
    L'opuscule présenté ici se veut particulièrement complet. Les sources documentaires y sont riches et variées. Lazare Sainéan, philologue et linguiste (1859-1934), fait aussi bien appel à des lettres de soldats qu'à des journaux du front et à divers ouvrages déjà publiés sur le sujet. Un lexique déclinant les nouveaux mots accompagnés de citations, de courts récits pittoresques et d'indications étymologiques vient terminer fort utilement l'ouvrage.

  • Le caractère exemplaire de la Revue Blanche tient à une histoire exceptionnelle, dans la mesure où son évolution reflète aussi bien les bouleversements de l'époque (l'émergence de la sociologie, l'engagement politique au moment de l'affaire Dreyfus) que les chaos du champ littéraire de la fin de siècle, du post-naturalisme à l'apparition d'une rhétorique spécifique du combat des "intellectuels". Ces changements sont perceptibles dans les textes eux-mêmes, et plus encore dans les articles critiques qu'à travers les textes de création. Si la Revue Blanche se présente à l'origine comme une revue essentiellement littéraire (elle refuse d'emblée d'être "une revue de combat"), elle s'implique pourtant progressivement dans l'espace social, ce que montre l'augmentation des textes critiques à partir de 1894. Cette évolution s'accompagne d'une grande diversité de styles et de chroniqueurs, qu'il s'agisse de Paul Adam, de Charles Péguy, de Léon Blum, d'André Gide ou encore de Claude Debussy ; c'est le discours critique, dont les objets sont multiples - aussi bien historiques, sociologiques, idéologiques que littéraires - qui raconte au plus juste l'histoire de la revue, ce dont cette anthologie se propose de faire état.
    D'une singularité qui tient à la direction particulière donnée par ses fondateurs, les frères Natanson, mais aussi à l'époque bouillonnante qui l'a vue naître, la Revue Blanche, en tant que texte, n'est pas d'un accès facile; l'abondance des chroniques entraîne nécessairement une dispersion, voire un certain hermétisme qui rend sa lecture complexe. Le travail de sélection est d'abord un travail d'éclairage, puis de mise en évidence : l'anthologie permet le marquage raisonné de points de repère, une mise en valeur de textes qui ont constitué les pré-originales de publications aujourd'hui connues mais aussi une véritable exhumation ou mise en exergue de textes oubliés qui ont eu une résonance en leur temps et paraissent essentiels pour comprendre la vie intellectuelle de cette période particulièrement fertile de l'histoire des idées.
    La revue, par nature, fait se côtoyer des textes très divers, et cette coexistence change la perception de chacun d'eux : les replonger dans leur contexte de publication permet d'arborer ces effets de lecture et le rayonnement qu'ils exercent les uns sur les autres. C'est dans cette perspective que l'ouvrage propose une articulation autour de trois grandes périodes: une première partie consacrée aux débuts de la Revue Blanche, champ d'expérimentation (1891-1893); une seconde partie qui correspond à la naissance de la revue engagée (1894-1897); une troisième partie enfin, où se manifestent les prémices de la Nouvelle Revue Française, la Revue Blanche apparaissant alors comme le modèle de la revue intellectuelle (1898-1903).

  • L'échange épistolaire entre Maurice Blanchot, écrivain et critique français (1907-2003), et Vadim Kozovoï, poète russe, critique et traducteur de poésie française (1937-1999), s'étend sur vingt-deux ans (entre 1976 et 1998). La correspondance est singulière et riche d'informations. Singulière parce que les deux hommes, sans jamais s'être rencontrés, ont su fonder une solide amitié; riche d'informations parce que les lettres ne se limitent pas exclusivement à la chose littéraire. C'est un Blanchot insoupçonné qui apparaîtra à certains, attentif aux questions d'actualité internationale et particulièrement passionné par la question russe - et par la Russie. Cette correspondance est complétée par La parole ascendante, postface de Maurice Blanchot écrite à l'occasion de la publication de Hors de la colline, recueil de poèmes de Vadim Kozovoï paru aux éditions Hermann en 1984. Enfin, en annexes, on trouvera le second versant de cette correspondance avec un choix de vingt-deux lettres que Vadim Kozovoï adressa à Maurice Blanchot, qui permet d'établir un regard croisé sur les deux épistoliers; et aussi les lettres que Maurice Blanchot envoya à l'épouse de Vadim Kozovoï, Irène. Trois textes clôturent l'ouvrage; les deux premiers (dont un poème) de Vadim Kozovoï sont dédiés à Maurice Blanchot. Le dernier intitulé Poésie et temps est un court écrit de Blanchot rédigé pour les besoins d'une émission qui lui était consacrée sur France-Culture. Lettres à Vadim Kozovoï est un livre émouvant dans la bibliographie blanchotienne, d'abord parce qu'il contient une part d'inédit mais aussi et surtout parce que l'on y découvre un Maurice Blanchot plutôt méconnu, généreux et affectueux, soucieux, fidèle et vigilant à l'égard d'un ami et des siens.

  • Le récit du voyage de Maurice Barrès, effectué en mai-juin 1914, ne sera mis en vente que le 28 novembre 1923, quelques jours avant sa mort, le 4 décembre.
    Paradoxalement, L'Enquête aux Pays du Levant ne sera jamais rééditée. Non seulement, fut ainsi mis de côté un fragment essentiel de l'uvre de Barrès, mais surtout hélas fut ainsi négligé un texte majeur de la littérature orientaliste française. Il convient donc aujourd'hui de chercher à connaître un livre qui permet de découvrir l'Orient de Barrès, non pas celui que devait lui révéler sa feuille de route officielle, l'inspection des "congrégations" catholiques françaises, nombreuses à cette époque, mais l'Orient spirituel, mystique, que depuis son enfance, comme il l'avoue lui-même, il cherchait à atteindre ("j'ai toujours eu le désir des choses persanes" confiait-il à son journal en 1907, ajoutant ces propos qui résonnent étrangement en notre temps. "Pendant des années, je n'ai pu lire le nom de Kerbela ou celui des Alides sans être ému d'amour. [...] Il me faudrait leur théologie et surtout leur mystique").
    Cet Orient-là ne se laisse pas facilement approcher. Il ne se livre qu'au terme d'une aventure que Barrès eut le mérite d'entreprendre et qui constitue l'armature de son récit. En effet, en se rendant dans les châteaux forts des Ismaéliens et à Konya auprès du dernier maître de l'Ordre des Derviches de Jallal-Ud-Din Rûmî, Barrès accomplit ce qu'aucun pèlerin d'Orient n'avait fait avant lui, ce qu'aucun ne fera après lui bien sûr. Il réussit ainsi à saisir, puis à transcrire les éléments de doctrines spirituelles d'origine multiple (paganisme antique, islam turco-iranien) qui lui furent révélés (par le voyage d'une part, par la lecture de travaux érudits d'autre part) et dont la connaissance constitue toujours la clé d'accès à la pensée islamique d'Orient. En la matière, l'on peut distinguer en Barrès la figure d'un pionnier. Dédaignant tous les clichés de l'orientalisme romantique, et rompant avec la tradition romanesque qu'il venait pourtant d'illustrer (Un Jardin sur l'Oronte, 1922), il montre que la connaissance de l'Orient spirituel s'impose comme une donnée de la connaissance de soi.

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