Minuit

  • Propriété privée

    Julia Deck

    Il était temps de devenir propriétaires. Soucieux de notre empreinte environnementale, nous voulions une construction peu énergivore, bâtie en matériaux durables. Aux confins de la ville se tramaient des écoquartiers. Notre choix s'est porté sur une petite commune en plein essor. Nous étions sûrs de réaliser un bon investissement.
    Plusieurs mois avant de déménager, nous avons mesuré nos meubles, découpé des bouts de papier pour les représenter à l'échelle. Sur la table de la cuisine, nous déroulions les plans des architectes, et nous jouions à déplacer la bibliothèque, le canapé, à la recherche des emplacements les plus astucieux. Nous étions impatients de vivre enfin chez nous. Et peut-être aurions-nous réalisé notre rêve si, une semaine après notre installation, les Lecoq n'avaient emménagé de l'autre côté du mur.

    Julia Deck crée un microcosme de protagonistes archétypaux, portant chacun un des maux de notre société. La narratrice, venue dans cet enfer avec son mari qui, d'abord écolo enthousiaste, s'est ensuite révélé être un aigri dépressif, ne sait plus comment se protéger de cet entourage nocif. Usant du pastiche en construisant son livre comme un faux polar, elle souligne avec causticité les hypocrisies de la bourgeoisie d'aujourd'hui et porte un regard sans concession sur la vie de couple. Surtout, au-delà de l'humour, le livre est une savante critique de la rénovation urbaine telle qu'elle est vendue par les pouvoirs publics. (Sylvie Tanette, Les Inrockuptibles)

  • Ça raconte Sarah, sa beauté mystérieuse, son nez cassant de doux rapace, ses yeux comme des cailloux, verts, mais non, pas verts, ses yeux d'une couleur insolite, ses yeux de serpent aux paupières tombantes. Ça raconte Sarah la fougue, Sarah la passion, Sarah le soufre, ça raconte le moment précis où l'allumette craque, le moment précis où le bout de bois devient feu, où l'étincelle illumine la nuit, où du néant jaillit la brûlure. Ce moment précis et minuscule, un basculement d'une seconde à peine. Ça raconte Sarah, de symbole : S.

    « C'est presque moins un roman qu'un éclatant poème que propose Pauline Delabroy-Allard dans cette série de courtes phrases compressées les unes contre les autres comme les pulsations d'un coeur qui bat à toute vitesse. Dans la seconde partie, miroir inversé de la première, c'est maintenant l'absence de l'être aimé qui sature tout l'espace. Est venu le temps du deuil, de l'arrachement, de la convalescence solitaire après l'incendie intérieur. Exilée à Trieste, où elle erre en anonyme, la narratrice titube, vacille longtemps avant d'entrevoir « la vie sans elle mais la vie quand même ». Il y a du Duras, du Nabokov et du Barthes dans la chair intensément vivante de ce magnifique roman de l'absolu amoureux. » (Estelle Lenartowicz, L'Express)

  • Constance étant oisive, on va lui trouver de quoi s'occuper. Des bords de Seine aux rives de la mer Jaune, en passant par les fins fonds de la Creuse, rien ne devrait l'empêcher d'accomplir sa mission. Seul problème : le personnel chargé de son encadrement n'est pas toujours très bien organisé.

    « Autour de l'enlèvement de Constance, son héroïne, l'écrivain tisse un dispositif romanesque complexe et génial. Voyage entre Paris, Pyongyang et la Creuse.
    Mélange indistinct de modestie et d'aristocratique désinvolture, Jean Echenoz aime à définir ses romans comme des machines à fiction, des mécaniques bricolées. Soit, mais pas si bricolées que ça, disons plutôt des mécanismes de haute précision, divinement conçus, réglés avec une minutie d'horloger suisse et huilés par un humour hautement métaphysique à la Chaplin. La pièce centrale du nouveau dispositif échenozien, de la radieuse machine à fiction qui sous-tend Envoyée spéciale, se nomme Constance.
    Reste que l'intrigue d'Envoyée spéciale est résolument rétive à tout résumé. Ce n'est pas qu'on s'en moque, loin de là, au contraire, des aventures de Constance, qui la mèneront jus­qu'à Pyongyang - cela, on peut le révéler sans déflorer le suspense. On est même captivé, littéralement fasciné par le génial dispositif romanesque dont Jean Echenoz tire ici les ficelles. On croirait entendre l'écrivain soudain prendre la parole lorsque au coeur du livre un agent des services secrets (car, oui, la DGSE, ou quelque officine de ce genre, est mêlée à toute cette affaire, et Envoyée spéciale est un roman d'espionnage) se félicite : Tout est en place et chacun joue sa partie. Ils n'ont aucune idée de ce qu'ils font, mais ils font tout comme je l'avais prévu. Plus sophistiquée, plus maîtrisée que jamais, la machine à fiction de Jean Echenoz est une incomparable fabrique de sortilèges... » (Nathalie Crom, Télérama)

    Ce roman est initialement paru en 2016.

  • Aucun lecteur sensé ne peut croire en la solution invraisem­blable proposée à la fin du célèbre roman policier Ils étaient dix. En donnant la parole au véritable assassin, ce livre explique ce qui s'est réellement passé et pourquoi Agatha Christie s'est trompée.

    Ce livre est paru en 2019 sous le titre La Vérité sur Dix petits nègres.

    « Avec son talent habituel, Pierre Bayard mêle la précision d'une enquête policière, le sérieux d'une étude littéraire, la finesse du psy et une bonne dose d'humour pince-sans-rire pour bousculer nos certitudes et nous rallier à sa thèse. Outre une étude poussée des cas de meurtres en chambre ou en espace clos (le roman se passe sur une île), l'écrivain justicier nous renvoie à notre aveuglement collectif (fait d'illusions d'optique et de biais cognitifs) pour expliquer comment la police et le lecteur se sont fait berner.
    Le fantôme d'Agatha Christie, s'il est fair-play, sera magnanime : le crime de lèse-majesté de Pierre Bayard s'apparente à du grand art. » (Philippe Chevilley, Les Échos)

  • Pas dupe

    Yves Ravey

    « Livre après livre, Ravey creuse dans ses obsessions, et ses personnages forment une grande famille d'inadaptés toujours un peu égarés. On ne sait si le narrateur de Pas dupe, Salvatore Meyer, est un idiot ou un roublard, une victime ou un meurtrier ; il est le narrateur du livre et nous raconte ce qu'il veut bien nous raconter. Mais il va avoir affaire à un coriace : l'inspecteur de police Costa Martin Lopez.
    L'intrigue est à la fois précise et farfelue, semée d'embûches pour égarer le lecteur. Jusqu'au dernier paragraphe on ne saura pas qui dupe qui, car cette histoire en apparence banale s'avère abracadabrante. La question de départ - l'amant ou le mari ont-ils provoqué l'accident de Tippi ? - se complexifie alors qu'on découvre les circonstances du drame. En particulier l'étrange relation de soumission que Salvatore Meyer semble avoir entretenue avec sa femme, et son rôle de souffre-douleur, voire de larbin, qu'il a joué dans l'entreprise de son beau-père où il est employé - une entreprise de démolition, soit dit en passant. Tout ceci intrigue l'inspecteur tout droit sorti d'un film de série B.
    La langue de Ravey colle parfaitement à cet univers. Une écriture blanche, maîtrisée, où l'auteur glisse quelques formules dignes d'un dialogue des années 1950. Vous êtes un des premiers, monsieur Meyer, à venir sur les lieux, vous êtes son mari, et vous ignoriez ce qu'elle allait faire dans la ville voisine, sur une route aussi dangereuse, si tôt le matin, c'est curieux, non ? Mais, même si l'on étudie tous les aspects de ce texte, quelque chose encore nous échappera. Car il y a un mystère Ravey.
    Le narrateur comme les autres protagonistes de Pas dupe sont embarqués malgré eux dans une société qui les encourage à miser l'argent qu'ils n'ont pas et à endosser des rôles pour lesquels ils ne sont pas taillés. Il y aura seulement une phrase sur le milieu d'origine de Salvatore Meyer. Elle indique que son père vit dans un mobile home, sur un parking, quelque part en Arkansas. Et cette phrase est peut-être la clef du roman entier. » (Sylvie Tanette, Les Inrockuptibles)

    Pas dupe a paru initialement en 2019.

  • Faire mouche

    Vincent Almendros

    À défaut de pouvoir se détériorer, mes rapports s'étaient considérablement distendus avec ma famille. Or, cet été-là, ma cousine se mariait. J'allais donc revenir à Saint-Fourneau. Et les revoir. Tous. Enfin, ceux qui restaient.
    Mais soyons honnête, le problème n'était pas là.

    Exceptionnel peintre d'atmosphère et jongleur de non-dits, Vincent Almendros a décidément l'art de créer des atmosphères si lourdes et oppressantes qu'on dirait des prisons à ciel ouvert et de mener, sans coupables ni victimes apparents, sans résolutions non plus, de véritables intrigues policières. Tout cela écrit dans une langue parfaite, faussement laconique, et dont même l'apparente simplicité est piégeuse. On a compris que cet écrivain fait mouche, une fois encore, et qu'il faut sans tarder savourer, sur une famille en décomposition, son roman noir au goût acide de vin de noix et de feuilles pourrissantes. On le conseille même aux estomacs fragiles. (Jérôme Garcin, L'Obs)

    Qu'est-ce que le narrateur a vécu dans ce quart-monde rural d'où il s'est enfui ? Que se déroule-t-il encore aujourd'hui dans le silence lourd des fermes isolées ? Quel drame va être provoqué par le retour d'un ancien habitant devenu citadin ? Alors que le lecteur est assailli par une foule de questions disparates, Almendros tisse sa toile et construit un texte où chaque petit rien compte. On découvre souvent après coup l'importance de minuscules détails semés au fil des pages. Cet art de la précision, allié au trouble de la situation et à un humour morbide, est ce qui séduit le plus chez Vincent Almendros, mais pas seulement. Dans cet enfer familial où on mange de la langue de boeuf au déjeuner, le romancier brasse des sujets assez profonds pour l'empêcher de tomber dans un pur et vain exercice de style. Sa description d'une ruralité à l'abandon est très juste, et le passage d'un milieu social à un autre, les difficultés qu'un tel arrachement suppose, prennent ici une coloration noire et presque désespérée. (Sylvie Tanette, Les Inrockuptibles)

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