Tiers Livre Éditeur

  • Cinquante-deux proses brèves, lapidaires, qui vont définir pour plus d'un siècle l'ambition d'écrire la ville.
    Le vieux saltimbanque, le mauvais vitrier, "assomons les pauvres", la corde d'un pendu, un jouet pour des enfants qui n'en ont pas - ou tout simplement les nuages, ces "merveilleux nuages" sont désormais autant de repères légendaires pour l'imaginaire et la langue.
    Le projet de Baudelaire est désormais un fondement pour toute littérature :
    "Quel est celui de nous qui n´a pas, dans ses jours d´ambition, rêvé le miracle d´une prose poëtique, musicale sans rhythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s´adapter aux mouvements lyriques de l´âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ? C´est surtout de la fréquentation des villes énormes, c´est du croisement de leurs innombrables rapports que naît cet idéal obsédant." Cinquante-deux raisons d'embarquer à bord de votre téléphone, tablette, liseuse, ces textes qu'il fait si bon relire ou redécouvrir, leur modernité intacte, leur puissance de rêve.
    Présenté ici avec une introduction de François Bon.

  • Nathaniel Wingate Peaslee, professeur à l'université Miskatonic, connait une période d'amnésie grave entre 1908 et 1913. Peaslee semble être « habité », durant cette période, par une autre personnalité, dotée de connaissances approfondies sur le passé et le futur de l'humanité. Dans un premier temps, cette entité parasite tente de camoufler ses connaissances et son étrangeté, mais le corps du professeur Peaslee commence à provoquer l'effroi et la peur chez les gens qui l'entourent. Et, l'entité parasite passe ces cinq années à en apprendre le plus possible sur la société qui l'entoure, les coutumes, l'histoire, les pratiques et les langues. Elle construit également une machine étrange dans son bureau, que seuls quelques observateurs, peu intéressés, ont pu apercevoir. Lorsque le professeur Peaslee réintègre son corps en 1913, il a quelques difficultés à reprendre sa vie antérieure. Chaque nuit il rêve et se souvient avoir été entrainé dans un passé très lointain, dans une cité à l'architecture cyclopéenne où vit une peuplade d'êtres fantasmagoriques, qu'il nomme la Grand-Race de Yith. Ces êtres, pourvus d'un corps conique et de tentacules, doués d'une espérance de vie très longue et de peu de besoins matériels, ont l'étonnante faculté de se projeter dans d'autres entités loin dans le passé ou le futur. Ces voyageurs temporels échangent leurs corps avec leurs hôtes le temps du séjour...

  • « L'ouverture révéla des ténèbres presque concrètes. Cette obscurité était vraiment une qualité positive, car elle cachait certaines parties des parois intérieures qui auraient dû être visibles. En fait, elle se déversait au dehors comme une fumée, obscurcissant le soleil pendant qu'elle s'élevait furtivement sur ses ailes membraneuses dans le ciel soudain rétréci. Du fond de ce puits noir montait une puanteur intolérable, et, bientôt, Hawkins, qui avait l'ouïe fine, crut percevoir une espèce d'immonde clapotis. Tous les matelots tendirent l'oreille. Ils écoutaient encore lorsque le monstre apparut et, pressant son énorme masse verte gélatineuse à travers l'ouverture, fit pesamment irruption dans l'air corrompu de cette démentielle cité. »

  • Et si la planète, dans les zones que personne n'a explorées encore, Et si l'évolution, l'art, les guerres mais aussi la décadence de ces races pré-humaines nous parlaient de notre propre cvilisation, ses peurs, Les années 20 sont un point culminant de l'exploration antarctique. ...

  • The whisperer in the night. Un des plus grands Lovecraft, de ceux qui envahissent insidieusement les perceptions inconscientes.
    Tout commence par de brutales inondations dans les zones sauvages et reculées du Vermont montagneux. Le mot essentiel du récit c'est "things", des "choses", mais le mot partout récurrent dans le récit passera sans cesse des êtres mystérieux à ses acceptions courantes.
    Comme toujours dans Lovecraft, le combat c'est avec la fiction elle-même. Non seulement la variation de tous les registres de style dans la correspondance du narrateur avec le personnage central, Henry Akeley, mais l'usurpation de son identité.
    Et, comme dans tout grand Lovecraft, prendre à bras le corps la modernité scientifique. Et, magie ultime de prestidigitateur, le récit est censé se passer un an avant son écriture - entre temps, on a découvert Pluton, alors le récit embauche à son profit cette découverte pas encore faite, et qui viendra corroborer la peur et l'étrange.
    Maison solitaire, chirurgie spéciale, combats dans la nuit - tout vient ici, feutré, sous les pages. Mais il est bien réel qu'à l'été 1928 Lovecraft fit lui-même un voyage dans le Vermont et y fut accueilli chez un de ses compagnons nouvellistes des Weird Tales. Alors qu'elles sont belles, ces pages du voyage réel, en train puis en voiture (la voiture elle aussi son rôle, comme le téléphone et les horaires de train), de Boston jusqu'aux montagnes.

  • Qui aujourd'hui pour attribuer à Baudelaire l'expression devenue emblématique pour les hallucinations dues à la drogue, les "paradis artificiels"?
    Quand il publie son livre en 1860, le Baudelaire de 39 ans a besoin du scandale. Il le provoque. Mais pas besoin d'aller chercher loin : ces années de ses vingt ans, dans l'hôtel Pimodan, au coeur de l'île de la Cité, avec Gautier et les autres, il a dilapidé un petit tiers de son héritage à ses passions de dandy, et à leurs expériences du haschich et de l'opium. C'est ce qui vaudra à Baudelaire que son beau-père, le général Aupick, le fasse mettre sous tutelle, et que lorsqu'il mourra, à 46 ans, dans les conditions abjectes d'un hospice pour syphillitiques, la moitié de cet héritage n'aura pas été dépensée.
    Un livre légendaire, qui rouvre - bien avant que Sade et les autres aient droit de publication - l'espace maudit de la littérature. Michaux prolongera, avec "Connaissance par les gouffres" et "Misérable miracle", puis "L'infini turbulent" qui conviendraient si bien aussi à ce que décrit Baudelaire. Et l'ombre d'Edgar Poe est partout sous les lignes, puisque c'est avec lui qu'on a appris à ce que la littérature renverse et transgresse le réel.
    Deux parties: le retour sur les années haschich et opium de Pimodan, puis un voyage halluciné à la poursuite du grand Anglais qu'est De Quincey. Alors, entre le portrait agrandi, distordu, de De Quincey en "mangeur d'opium", et les visions qui s'écrivent, s'établit pour toujours la légende sulfureuse du romantisme en acte.
    À nous de faire en sorte que, ce qu'il y a ici de brûlant, nous le portions dans nos propres mains.
    Quant à lire, c'est d'un trait.
    FB

  • Le Chef d'oeuvre de Lovecraft enfin en livre audio !
    « A l'ouest d'Arkam, les collines sont sauvages et il est des vallées dont les bois profonds n'ont jamais subi la hache. Il est d'étroites et sombres gorges où les arbres s'inclinent bizarrement et où de minces ruisselets filtrent sans avoir jamais réflété l'éclat du soleil. (...) Mais bientôt, ces bois seront abattus ; les secrets de ce diable de temps ne feront plus qu'un avec ceux des profondeurs ; avec le savoir caché du vieil océan, et le mystère de la terre des origines...»

  • Rolling Stones, une biographie, paru aux éditions Fayard en septembre 2002, repris peu après au Livre de Poche et constamment réédité depuis lors, est la première tentative d'une approche globale, en français, d'une histoire monumentale: les années 60 vues à travers l'histoire des Rolling Stones. Avant tout, la déplier, cette histoire.

  • Je l'ai croisé une seule fois, mais nous avions parlé longtemps.
    C'était juste avant qu'il disparaisse, en 1989. le visage de bernard-marie koltès, l'intensité de son regard, m'ont toujours accompagné depuis. c'est dans cette voix et ce regard que, depuis, je lis et relis ses textes. ce qui est étrange, c'est comment, à distance, on perçoit autrement : on s'attache à un détail, à une phrase, une image. cela vous hante, parce qu'on y découvre, même si longtemps après, des indications formelles vitales.
    Parce que cela se veut d'abord théâtre, exige le corps, la bouche et les lumières, c'est une manière unique de rythme, une torsion autre de la syntaxe, un déport dans le choix des objets nommés, qui ont ajouté à notre langue. une énigme, à la pointe de l'oeuvre de koltès, nous indique ce qui est aujourd'hui, pour l'exercice de la littérature, simplement nécessaire. examiner cela, au microscope s'il faut, c'est plus qu'un hommage, c'est honorer une dette.

  • Fin 2003, on apprend la liquidation en Lorraine des usines Daewoo. Le groupe coréen, ayant bénéficié de larges subventions publiques, déménage ses machines en Pologne ou Turquie, où la main d'oeuvre est moins chère. Pourtant, quel bruit on avait fait autour de ces usines modernes, fabricant des biens d'équipement ménagers (télévisions, fours à micro-ondes) pour compenser la fin des aciéries dans cette symbolique vallée de la Fensch.
    Reportages, interviews, manifestations, déclarations et actions, Daewoo devient le symbole des luttes en Lorraine, dans un contexte où les dérapages violents marquent l'actualité. Qui met le feu à l'usine de Longwy ?
    Charles Tordjman, metteur en scène, directeur du Centre national de Nancy, décide d'ouvrir sa scène à ces paroles qui disent le temps vide, le sommeil absent, la révolte ou la solidarité. Mais quand nous entrons au culot dans l'usine de Fameck, en plein déménagement: plus rien. Archives envolées, et l'agence chargée du reclassement partie avec la caisse, porte close et faillite bidon.
    Alors nous décidons d'enquêter quand même. Pour moi, un journal de bord, à mesure des incursions à Fameck, des rencontres. Mais aussi une enquête virtuelle, dans cette période où l'Internet est balbutiant, pour retrouver rapports et témoignages.
    Et, comme il s'agit de rassembler en brèves scènes ces quatre voix de femmes que nous souhaitons comme l'architecture d'un quatuor musical, la construction d'entretiens fictifs, de scènes imaginées : ce qu'on appelle "roman".
    Sauf que bien souvent, en particulier pour ce personnage qui se suicide, auquel vous donnez le nom d'une des "Filles du feu" de Nerval, découvrir que la réalité avait déjà anticipé cela au plus près.
    Daewoo, théâtre, recevra un Molière, et Daewoo, roman (publication originale Fayard 2004), le prix Wepler.
    FB

  • En 1998, tout un hiver, chaque mardi 13h20, je franchis la porte du Centre de jeunes détenus de Gradignan, près de Bordeaux, pour y proposer un atelier d'écriture.
    Au tout début, je n'ai qu'un seul participant volontaire, Frédéric Hurlin. Victime de mauvais traitements, sans liens ni amis, quand il est libéré au mois de décembre il reçoit le soir même un coup de couteau fatal dans un squat près de la gare.
    Je ne sais pas encore que j'aurai à la même place, quelques semaines plus tard, l'auteur de ces coups de couteau.
    Tout l'hiver, à mesure des séances, c'est l'image de la ville qui s'inscrit, dite par ceux qui y sont à la frontière, ou les plus instables. Les routes, les parcours, les frontières, les mauvais rêves.
    Lorsque celui qui a remplacé Hurlin craque et écrit un jour, en atelier, cette phrase : lenvi de me donner la fin de ma vie, je sais que la tâche pour moi n'est plus ici, en tout cas je ne saurais pas l'assumer. Revenir à la table de travail, se saisir de ces mots et comprendre pourquoi ils ont fini par vous pousser vous-même à la limite.
    Un livre en résultera, "Prison", publié chez Verdier en 1998, suivi d'un procès qui ne sera pas facile non plus à vivre.
    C'est pour cela que le texte est suivi ici d'un certain nombre de pièces liées à cette première parution, rassemblées sous le titre "Écrire en prison", et inédites.
    FB

  • Au tout début, une commande d'Arte : un film de 20 minutes, associant un auteur, un réalisateur, et un acteur. J'ai triché : pour le film réalisé par Roman Goupil, et tourné de nuit dans un parking parisien, il y aurait deux acteurs : le gardien, en rôle muet, et cette femme qui l'apostrophe, d'abord depuis les écrans de surveillance, et puis directement. Et j'ai joué lourd : la part autobiographique, les rêves d'enfance, la perception de la ville. Le souhait surtout de retraverser ces vieilles et ancestrales formes de la tragédie rituelle. J'ai souvent lu ce texte en public. Une fois, un ami me demande: - Mais ça t'est venu comment ? Je me souviens que le lendemain je devais faire plusieurs heures de train, Montpellier-Bordeaux ou quelque chose comme ça. Alors j'ai cherché à savoir ce qui s'était passé dans l'invention de ce texte, et pousser la fouille au bout. Le livre est paru aux éditions de Minuit en 1996, et pour cette édition numérique j'ai gardé la structure en trois volets: le monologue Parking, ce texte sur «Parking comment et pourquoi», enfin l'adaptation pour trois acteurs, préparée pour Jean-Marc Bourg à Montpellier. FB

  • - Les mutations de l'écrit ont une portée considérable puisqu'elles affectent la façon même dont une société se régit. C'est ainsi que le passage de l' " imprimé " au " dématérialisé " induit, sous nos yeux, de nouveaux rapports à l'espace, de nouvelles segmentations du temps. Tout annonce que le web sera demain notre livre (qu'il soit imprimé ou électronique), cette mutation en engageant d'autres, dont François Bon se fait ici l'analyste selon trois axes d'exploration : l'axe autobiographique (ou Comment F. B. s'est approprié cette technologie et comment elle a bouleversé son travail), l'axe technique (ou Quelles sont les virtualités de ces technologies), l'axe anthropologique (ou Qu'est-ce que ces nouvelles pratiques induisent dans la culture).Passionnant et neuf.

    /> - Né en 1953, François Bon élabore depuis vingt-cinq ans une oeuvre littéraire cohérente et forte. Son travail d'écrivain est marqué depuis son premier roman, Sortie d'usine, paru chez Minuit en 1982, par une proximité avec le quotidien, la matière, la machine, par une attention aux personnes sans gloire, depuis Le Crime de Buzon (Minuit, 1986) jusqu'à Daewoo (Fayard, 2004). Parallèlement, il élabore une réflexion sur la littérature et l'écriture, qui l'a conduit à l'expérience des ateliers d'écriture, et a abouti à Tous les mots sont adultes (Fayard, 2000), puis à L'Incendie du Hilton (Albin Michel, 2009). Une remarquable trilogie musicale a fait événement ensuite : Rolling Stones (Fayard, 2002), Bob Dylan (Albin Michel, 2007), Led Zeppelin (Albin Michel, 2008).Mais depuis quelque temps, la vraie passion de François Bon, c'est le numérique. Son site en témoigne, la revue en ligne remue.net (qu'il a créée) aussi, et encore sa petite librairie en ligne...

  • Dans le milieu des années 1990, la collection Page Blanche de Gallimard a revitalisé l'idée du roman dit jeunesse.
    Tout simplement peut-être parce qu'on ne cherchait pas à s'adresser à une tranche d'âge, ou à simplifier pour elle la vision du monde.
    Je crois plutôt, pour chaque écrivain invité à y écrire, qu'on cherchait à s'adresser à nous-mêmes, et s'approcher de ce qu'aurait été pour nous, à cet âge, le livre rêvé.
    Et pour moi, une seule piste: le goût du fantastique, de la légende, du mystère, était-il compatible avec la ville moderne?
    Pouvait-on se saisir d'un territoire avec immeuble, ascenseur, anonymat des cités, et retrouver les anciennes routes d'énigme?
    Quelques mois plus tôt, j'avais passé toute une année à Bobigny, au 14ème étage d'une tour de la cité Karl-Marx. Puis, juste avant d'écrire ce roman, j'avais accompagné une classe de 4ème d'un collège de cette même ville en atelier d'écriture.
    Mais on retrouvera au passage des silhouettes amies: si un personnage ressemble à Claude Ponti, et un autre à Jean Echenoz, il doit bien y avoir une raison...
    Ce livre, à sa parution en septembre 1995, à obtenu le prix Télérama au Salon du livre de jeunesse de Montreuil. C'est assez de plaisir pour en proposer aujourd'hui une version numérique.
    FB

  • Cela faisait dix ans que j'avais quitté l'univers des usines.
    Mon premier livre, "Sortie d'usine" (Minuit, 1982), transcrivait fictionnellement une expérience de presque 4 ans à Sciaky (Vitry-sur-Seine), entreprise pour laquelle j'avais mené plusieurs chantiers à l'étranger, sur des machines à souder par faisceau d'électrons.
    Mais, dans les images et les rêves qui restaient à hanter, se mêlaient bien plus large : les aciéries de Longwy en intérim dans les années étudiantes, la violence des bizutages aux Arts & Métiers (qui perdure, et qu'on ne dénoncera jamais assez), ou tel chantier de trois semaines dans une étrange et improbable usine au fond de la Sarthe, "Le tabac reconstitué". Ou ces 4 mois dans un centre nucléaire à Bombay en 1979 ("Les Indes noires").
    Alors commença pour moi une nouvelle sensation: l'impression que tout cela, à distance, pouvait se perdre si je ne l'écrivais pas, si je n'en tenais pas comme un journal rétrospectif.
    Accueilli cette année-là à Stuttgart par la fondation Bosch, je bénéficiai d'un accès à leur centre d'essai qui contribuait à faire jaillir ces images enterrées. Et notamment les plus anciennes, le grand-père devant son établi, dans le petit garage Citroën de Vendée.
    Ainsi est né "Temps machine". Rarement eu autant l'impression qu'un livre était ma propre trace, ma propre mémoire au-delà de ce que j'en peux tenir.
    Initialement publié chez Verdier en 1993, en voici une édition numérique révisée et augmentée.
    FB

  • C'est tout simple : avec un ami réalisateur, Fabrice Cazeneuve, nous sortions d'un rendez-vous à Arte. Nous leur avions proposé l'idée suivante : partir en petite équipe pendant plusieurs jours d'affilée sur les autoroutes du nord-est de la France, n'en jamais sortir, filmer tout ce qui nous arriverait, paysages, rencontres, événements.
    Et le refus avait été assorti de la réflexion suivante (notre interlocuteur de la chaîne de télévision) : - Mais qu'est-ce qui me dit que vous tomberiez sur des trucs intéressants ?
    Moi ça m'avait énervé. Fabrice Cazeneuve est quelqu'un de plus patient (ou de mieux habitué), il me dit : - Ce que tu devrais faire, c'est écrire tout ce qu'on pourrait rencontrer en partant comme ça sur la route...
    Alors, les jours suivants, avec mon Mac, une pile de cartes routières, une autre du magazine France Routes et autres journaux pour routiers (on n'avait pas encore Internet, mais je venais de lire le grand livre de Cortazár, "Les autonautes de la cosmoroute"), je me suis lancé dans un voyage fictif, ou virtuel comme on dirait maintenant.
    Cinq jours complets sur les autoroutes de France, par l'équipe de tournage d'un film qui n'existerait jamais.
    C'est comme ça qu'est né ce livre.
    FB

  • Est-ce que jamais Lovecraft est allé si loin dans l'horreur ?
    Déjà parce qu'il s'agit d'un récit tardif, d'un écrivain qui sait son outil, avec parfaite maîtrise d'une technique implacable : pas un élément qui ne soit nécessaire à la trame générale et la résolution finale. Pas un élément qu'on pourrait déplacer sans que tout s'écroule - le plaisir qu'on a aux textes qui font peur, c'est aussi le plaisir du travail bien fait, la fascination à comment ça marche.
    Et rarement celui qu'on présente habillé en redingote comme un ancien maître, soi-disant cloîtré à Providence, alors qu'à cette époque il passe au moins 3 ou 4 mois par an à explorer de haut en bas la côte Est par trains, bateaux et autocars, se s'est autant appliqué à faire surgir le fantastique de la peau la plus contemporaine du monde : électricité, voiture (magnifiques évocations et rôle des voyages de nuit en voiture), téléphone.
    Et puis cette arrirère-fond maudit, les livres interdits, l'hôpital pzsychiatrique. Sur un thème qui pourtant obsède l'ensemble des grands inventeurs du récit d'horreur: s'accaparer l'idée d'un autre, entrer dans son corps, avec ici d'étranges commutations de genre et de pulsions entre le narrateur, son ami le malheureux Derby, l'épouse de ce dernier et le père de l'épouse. Et tout cela bien sûr dans un territoire, entre Arkham, Innsmouth et Portsmouth entièrement inventé par l'auteur pour les besoins de ses fictions.
    Mais pas à nous ici de raconter.
    C'est en 7 chapitres, merci de ne rien prévoir durant l'heure nécessaire à la lecture.
    FB On trouvera sur le site The Lovecraft Monument de nombreux documents, récits, articles complémentaires.

  • A l'origine, une famille hollandaise qui, pour s'éloigner de la domination anglaise devenue pesante, se fait construire un manoir dans un coin montagneux et reculé, prêt d'Albany, état de New York. Un coin réputé pour la fréquence et la violence de ses orages.

    Au présent (l'histoire est écrite en 1921), un amateur de mystère, pas avare d'explication aux phénomènes qui défraient la chronique.

    Mais là, l'horreur est véritable : 80 "squatters", occupants pauvres de ces hameaux misérables, ont été comme dévorés, écrasés ou enlevés. Et nulle trace de ce qui a causé le massacre.

    C'est ainsi qu'avec deux gardes du corps armés, le narrateur s'en va, une nuit d'orage aussi, veiller dans la pièce principale du vieux manoir, la chambre du premier occupant, le vieux Gerrit Martense, disparu depuis plus d'un siècle et demi...

    Et c'est la phrase de Lovecraft qui s'enroule, se déplie, organise ses splendeurs pour accompagner et le tonnerre et la mort.

    Sz

  • Dans le village de Vendée, le mécanicien faisait tout : il avait vendu le premier tracteur, la première voiture, il s'occupait du monocylindre de la génératrice électrique quand l'électricité et l'eau courante sont arrivées vers les années 30, il faisait aussi chauffeur de la châtelaine, moniteur d'auto-école, ambulancier et disposait d'un papier spécial pour le transport des morts, qui lui rendrait bien service pour les évacuations clandestines de parachutistes pendant 39-45.
    Et comme on habitait, près de l'Aiguillon-sur-Mer, un marais plus bas que la surface de la mer, mon grand-père puis mon père réparaient aussi les pelleteuses sur la digue, et les Bolinder des pêcheurs qui progressivement laissaient la voile pour le moteur.
    Et c'est ainsi que toute une enfance se passe dans un garage, entre le Dodge et les Panhard ou les Dauphine, mais avec surtout l'évolution progressive, de 1965 jusqu'à ce qu'on s'en aille vivre sa propre vie, du panonceau Citroën.
    La vie de mon père s'est confondue avec celle de l'épopée automobile, la petite épopée : la façon dont elle a modelé le territoire jusqu'au bout des plus petites routes, celles qui menaient à notre village. Il avait aussi la photographie, sa caméra Super 8, et chaque vacances de Pâques nos équipées en 2CV pour voir les autres régions de France.
    Il partira brutalement, en décembre 2000, comme s'il n'avait pas voulu voir le nouveau siècle. Après le choc, c'est les rêves, les images, l'afflux en désordre de ce qu'on imaginait oublié. J'ai tout noté comme ça, à mesure que ça venait, tel que ça venait. Quelques semaines. Ensuite commence le deuil.
    Le livre paraîtrait le 11 septembre 2001. Le voici en numérique, avec un cahier de photographies inédites, les siennes.

    FB

  • On est en 1822, Charles Nodier a 42 ans. Depuis son premier travail sur le rôle des antennes chez les insectes à 18 ans, il a déjà énormément publié. Même un traité sur l'hydrogène, un dictionnaire des onomatopées, une dérive sur les imprécations de Pythagore, des questions de médecine légale, et bien sûr, après poèmes et tragédies qui sont l'école des auteurs, des récits fantastiques comme "Smara" ou "La fée aux miettes".
    Il a voyagé à Trieste et en Slovénie, et rentre d'un séjour en Écosse. Autant dire que les ruines, les brumes, les châteaux hantés, les auberges louches, les nonnes sanglantes, cheval fou surgissant de la nuit ou histoire seulement maudite, il connaît.
    "Infernaliana", c'est une collection de 35 récits brefs, intenses, fous. Avec revenants et fantômes, meurtres et vampires, folies et furies, et tous paysages appropriés.
    La forme est héritée d'un art très ancien, les on-dit-que, les légendes invérifiables, la collection de tout ce qui est secret et doit être partagé sous le manteau.
    Quelques années plus tôt, le grand E.T.A Hoffmann a publié ses "Fantaisies à la manière de Callot", puis son cycle des "Kreisleriana". Le romantisme, avec tous ses excès, trouve sa fondation dans le surnaturel.
    C'est dans cette filiation que s'inscrit Nodier.
    Mais la nouvelle question est celle-ci : et si cet espace de la forme narrative brève, multiplié par 35 récits, devenait aujourd'hui - de toute son oeuvre - la piste la plus dérangeante pour notre présent, pour toute la modernité ? Un texte d'une page, et il appelle ça "roman court".
    Alors oui, au-delà de la légende maudite, au-delà du plaisir immédiat de la lecture quand il s'agit de fantastique et de terreur, ces "Infernaliana" sont pour nous, pour nous tout de suite.
    FB

  • L'homme qui me découvrit me dit que j'avais dû ramper un bon moment malgré mes fractures, car des traces de sang s'étendaient aussi loin qu'il avait eu le courage de regarder. La pluie les effaça bientôt, et les rapports ne mentionnèrent rien d'autre que ma découverte dans un endroit inconnu, à l'entrée d'une petite cour noire derrière Perry Street.

  • Comment un auteur comme Ambrose Bierce a pu passer à ce point entre les mailles de la traduction en langue française, hors son Dictionnaire du diable et 2 ensembles traduits par Jacques Papy, le premier traducteur de Lovecraft (comme par hasard), bien difficiles à trouver maintenant.
    Pourtant, il ne s´agit pas seulement d´un des maîtres de ce fantastique américain sans lequel il n´y aurait rien eu de la science-fiction.
    Ce qui donne à Ambrose Bierce sa dimension, c´est sa phrase. Tendue, abstraite. Presque rien de paysage ni de matériel, psychologie encore moins. Mais comme un très sec compte rendu d´autopsie ou rapport policier - il construit délibérément ainsi les images fulgurantes et puissantes qui émergent l´une après l´autre de sa phrase.
    Est-ce dû à l'étrangeté de sa vie, jusqu´à sa disparition en 1914, à 71 ans, en expédition chez les rebelles du Mexique ? Mais la réticence française qui le qualifie d'écrivain "et" journaliste comme si c'était un crime, n´est-ce pas précisément cette force particulière de ces récits présentés comme des enquêtes réelles, et qui vous projettent dans le surnaturel sans qu'on puisse rien remettre en cause?
    Explication complémentaire : lui-même témoin impliqué de la guerre civile, l´ouest américain, ses hameaux et villes perdues, ses errants et ses solitaires, est le matériau même de sa fiction. Ce qui pouvait déranger ou effrayer les traducteurs d´il y a 50 ans, est-ce que ce n´est pas justement ce qui nous le rend si troublant et fascinant ?
    Les 18 récits de ses Histoires de fantômes (1899), chacun tenu dans l´espace serré de 5 ou 7 pages, nous les reconnaissons comme nôtres : apparition des mourants et revenants vengeurs, sinistres maisons dans le coeur ordinaire de la ville et autres terreurs populaires, ce sont presque les mêmes que les nôtres, ou que l'Ankou breton des "Légendes de la mort" d'Anatole Le Braz. Pas d'exotisme chez les fantômes, rien que la peur.

    Fantômes qui surgissent sur les routes de campagne ou en pleine ville, puis explorations de maisons hantées, ou épisodes singuliers et occultes de la guerre civile, enfin une incursion dans les disparitions non élucidées, chaque récit d´Ambrose Bierce est un monde à lui seul.

    FB

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