Vrin

  • Comptés par Aristote comme l'un des principaux sens de l'être, l'en-puissance et l'en-acte ouvrent dans la Métaphysique une voie négligée, mais qui permet peut-être d'en dépasser les lectures aporétiques comme les réductions ontothéologiques. C'est cette voie que l'on propose de suivre, en examinant au fil du texte, et dans leur corrélation, la constitution du projet métaphysique d'Aristote et celle du couple conceptuel de la dunamis et de l'energeia. Irréductibles tant à la puissance et à l'action qu'à la matière et à la forme, l'en-puissance et l'en-acte paraissent à même de fonder une ontologie unitaire, qui se dévoile aussi comme une ontologie axiologique, identifiant en l'acte le mode d'être du bien, en l'en-puissance son mode d'action. Cette ontologie porte une pensée singulière du divin : acte, et non « forme pure », sans puissance, mais non pas impuissant, le premier moteur aristotélicien échappe à l'alternative entre le Dieu tout-puissant de la tradition métaphysique et le Dieu faible des inquiétudes contemporaines. Qu'en est-il, alors, du devenir de cette ontologie? On tente de mesurer la portée du geste par lequel Plotin désigne son premier principe non plus comme acte mais comme puissance de tout, dunamis pantôn. Avec lui s'inaugurent peut-être la subversion et l'oubli d'une pensée pour laquelle l'être, et le divin, ne se confondent ni avec la puissance ni avec la présence..
    Gwenaëlle Aubry est chercheur au Centre Jean Pépin (CNRS UMR 8230).

  • Il est impossible de définir l'image : tel est l'un des premiers « enseignements » du Sophiste de Platon. Mais à défaut de pouvoir la définir, peut-on déjà la dire, l'affirmer comme image de quelque chose, la faire apparaître dans et par le langage? Si l'image est du côté du non-être car de l'apparence, le langage la fait, lui, nécessairement advenir à l'être. Dès lors, chercher à savoir ce qu'est une image, serait-ce chercher à savoir ce qu'est en parler?
    Tel est l'axe de recherche adopté ici : explorant les définitions de l'image formulées par Platon dans le Sophiste et le rôle particulier assigné, dans la République, au regard, le présent ouvrage nous propose de comprendre en quoi il est nécessaire, pour définir l'image, de savoir en parler et ce qu'est en parler. Le langage, lui aussi, montre, se fait image : c'est donc sur la dimension visible du langage qu'il faut travailler. Cette parole visible signale en effet un usage étrange, bizarre, inhabituel du langage, qui suppose que dire va nécessairement de pair avec voir, comme voir requiert de savoir dire ce qu'on voit.
    Attentive aux usages platoniciens de l'image, cette analyse du lien entre voir et dire nous initie à une autre lecture de Platon, lecture où sensible et intelligible ne sont plus opposés mais conciliés et où la pensée peut déterminer l'identité sans s'enfermer dans une logique de contraires. Elle nous livre par là même les premiers jalons d'un travail précis et approfondi de définition de l'image dans le discours philosophique ancien.
    Anca Vasiliu est directeur de recherche au CNRS (Centre Léon Robin).

  • Hobbes et le corps de Dieu

    Dominique Weber

    • Vrin
    • 2 February 2009

    Dieu est corps : parmi toutes les doctrines polémiques de Thomas Hobbes, celle qui affirme la corporéité de Dieu l'est tout particulièrement.
    De nombreux philosophes et théologiens contemporains de Hobbes l'ont du reste perçue comme un immense et insupportable « scandale ». Cependant, bien souvent, ils y ont vu aussi une thèse véritablement centrale de la philosophie de Hobbes, alors que de nombreux interprètes ultérieurs, encore aujourd'hui, ont été tentés de la renvoyer plutôt à ses marges. La présente recherche essaie de montrer que cette thèse, liée à sa décision théorique de fond en faveur de l'univocité de l'étant, joue bien un rôle majeur dans la pensée de Hobbes.
    Agrégé et docteur, Dominique Weber est professeur de philosophie en Première supérieure.

  • Pascal a revendiqué l'abandon de l'étude des sciences au profit de celle de l'homme. Qu'entendre par l'étude de l'homme?
    D'abord la recherche de la nature du « moi humain ». La fécondité que L'art de persuader accorde au « je pense donc je suis », en tant que principe d'une « physique entière », est telle qu'en est déniée toute portée au cogito augustinien. Mais si Pascal prend acte de l'innovation radicale des Meditationes en créant en français « le moi », c'est pour dessaisir ce moi de sa primauté métaphysique et ne le trouver que dans la dépravation de la volonté. Le moi donc, mais pas encore l'homme.
    Ensuite, après l'échec des Provinciales, le dessein apologétique pascalien consiste à montrer la supériorité de la vraie religion sur les philosophies, qui seule peut rendre raison de la double « condition de l'homme ». Ce projet s'enracine dans une première anthropologie qu'on qualifiera d'abstraite en ce qu'elle a pour objet de définir l'essence contradictoire de l'homme.
    Enfin, Pascal en vient à envisager les hommes dans leur existence même. Les deux thèmes de la gloire (humaine) et du divertissement permettent de caractériser cette anthropologie existentielle, au terme de laquelle s'éclaire la puissance d'aliénation de l'imagination. L'analytique de l'existence humaine constitue dès lors ce qu'on appellera la seconde anthropologie de Pascal.
    Vincent Carraud, ancien élève de l'École normale supérieure, est professeur d'histoire de la philosophie moderne à l'Université de Paris-Sorbonne.

  • Cette étude, la première en France sur la philosophie de Natorp (1854-1924), met en évidence sa spécificité et son évolution.
    Sa spécificité : Natorp est le seul des néokantiens de l'école de Marbourg à bâtir, au sein de la théorie de la connaissance, une psychologie dont la version définitive, intitulée Psychologie générale, paraît en 1912. Il s'agit d'en établir la configuration, de montrer comment elle se situe relativement à la psychologie scientifique en plein essor et de mettre en évidence l'importance qu'elle a eue dans la constitution de la phénoménologie. La psychologie critique de Natorp est d'abord une méthodologie qui s'interroge sur les conditions d'une connaissance scientifique des processus cognitifs. Elle est ensuite une méthode, la méthode de reconstruction du subjectif à partir de ses objectivations, qui s'oppose à la réduction husserlienne prétendant s'appuyer sur une donation et retrouver une immédiateté subjective pourtant définitivement perdue.
    Son évolution : Natorp se détourne en effet après la première guerre mondiale de la philosophie marbourgeoise, parce que celle-ci construit sa théorie de la connaissance sur des présupposés ininterrogés et réduit le donné à la pensée du donné. Il en vient à considérer, avec ses derniers textes et dans une perspective qui influencera Heidegger, que la question fondamentale est celle de l'être. C'est pourquoi il construit une ontologie ou logique de l'être qui tente de penser l'altérité dans son immanence au logos.
    Éric Dufour est docteur en philosophie.

  • La philosophie de la nature de l'Encyclopédie des sciences philosophiques fut, jusqu'à une date récente, presque ignorée par les études hégéliennes. Hegel s'y serait rendu coupable d'une prétention à concurrencer les sciences positives sur leur propre terrain et à rivaliser avec elles, en révélant à la fois son incompréhension de la scientificité la mieux établie et la faible rationalité de son propre projet. Une lecture attentive permet de rectifier ces préjugés, en montrant non seulement que Hegel s'y trouve attentif et respectueux du savoir positif de son temps, mais encore qu'il tente d'y définir les modalités d'une collaboration méthodologiquement réglée entre philosophie et sciences.
    En quoi consiste le projet d'une science spéculative? En quoi consiste chez Hegel la déduction spéculative de la vérité? En quoi consiste la compréhension hégélienne du statut et des formes du discours des sciences de la nature? Quelle attitude la spéculation doit-elle adopter face aux controverses scientifiques? C'est à ces questions que s'efforce de répondre cet ouvrage.
    Emmanuel Renault est professeur à l'Université Paris-Ouest-Nanterre-La-Défense.

  • Alors que Kant présente la fondation de la moralité comme une simple formulation, cet ouvrage étudie la démarche kantienne dans sa dimension stratégique et langagière.
    Stratégique car le philosophe déjoue les préventions communes contre la métaphysique, analyse la signification des concepts pratiques et restaure la force rhétorique de la langue pour favoriser l'écoute du commandement moral.
    Langagière car la fondation kantienne d'une métaphysique des moeurs recèle une conception originale de la fonction signitive de l'imagination dans le champ pratique : l'imposition de la loi morale et son écoute conduisent le discours kantien hors de la représentation.
    La philosophie critique se libère ainsi des lectures anhistoriques et partisanes, pour dévoiler une manière très singulière d'inventer des concepts et d'agir par cette invention même.
    Spécialiste de philosophie allemande, Michèle Cohen-Halimi est maître de conférences habilitée à diriger des recherches à l'Université Paris Ouest Nanterre La Défense.

  • On sait que pour Cuvier la totalité d'un organisme vivant peut « être reconnue par chaque fragment de chacune de ses parties », ce qui permet, à partir d'un seul élément, de restituer un exemplaire d'une espèce aujourd'hui disparue. Les études réunies dans ce volume ont une intention analogue : partir à chaque fois d'une question déterminée et restituer dans son ensemble la « secrète architecture » d'une oeuvre philosophique (ici à l'intérieur du domaine allemand, de Kant à Heidegger). Travail, si l'on veut, de paléontologie philosophique, mais au terme duquel les différentes pensées abordées peuvent sembler se restituer les unes aux autres, comme si elles procédaient toutes d'un unique philosophe tentant, par différentes voies, de résoudre une unique question : celle, précisément, de l'Unique. C'est à nous, interprète ou lecteur, qu'incombe aujourd'hui la responsabilité de sa fragile survie.
    Jean-François Marquet est professeur émérite à l'Université Paris IV-Sorbonne.

  • Cet ouvrage cherche à dépasser l'alternative : « Ou bien Descartes, ou bien Vico », en poursuivant un triple objectif. D'une part analyser la place que la phénoménologie herméneutique occupe dans le nouveau paysage de la phénoménologie française, caractérisé par des tentatives de refondation de l'idée de phénoménologie (E. Levinas, M. Henry, M. Richir, J.-L. Marion).
    D'autre part, réfléchir sur le concept d'interprétation radicale en mettant en question la pertinence du « principe d'équité » cher à Quine et Davidson.
    Enfin, l'herméneutique ne doit pas seulement définir son projet en référence à la « mort de Dieu », la fin de « l'onto-théo-logie », etc. Cette réflexion, étayée par une relecture de l'article de Kant, « Qu'appelle-t-on s'orienter dans la pensée? », définit une relation plus complexe à la tradition métaphysique et débouche sur une nouvelle définition de l'idée de transcendance.
    Jean Greisch fut professeur de philosophie à l'Institut Catholique de Paris.

  • La philosophie de la mythologie, enseignée à plusieurs reprises par Schelling à Munich et à Berlin, représente dans l'oeuvre ployédrique et successive à la fois un texte soigneusement achevé, presque un point d'orgue, et l'un des fils conducteur les plus solides du développement organique. Une série de leçons professées naguère à Naples sous l'égide de l'Istituto Italiano per gli studi filosofici a offert aux auditeurs un exposé schématique de l'ouvrage, rendant compte des problèmes attenants, de sources et de composition, et sommairement du contenu. Le tout est marqué au signe de la tautégorie, qui s'énonce ainsi : les figures mythologiques signifient ce qu'elles sont et sont celles signifient. En vue de la réédition le texte a été soumis à une révision et à une mise à jour. On y a ajouté une brève introduction et trois études plus récentes, qui témoignent de la hantise de l'origine, thèma majeur et ressort caché d'une « mythologie expliquée par elle-même », et par conséquent mieux comprise et objectivement interprétée.
    Xavier Tilliette est professeur émérite de l'Institut Catholique de Paris et de l'Université Grégorienne de Rome.

  • Peut-on aujourd'hui faire de l'homme et de son rapport à la vie le thème d'un authentique étonnement philosophique? À cette question, l'oeuvre de Merleau-Ponty répond par un double déplacement du regard. La question anthropologique cède d'abord à une philosophie de la nature, seule capable de restituer à notre humanité ce qui lui revient en propre : d'où l'étrange figure d'un être par principe imminent, car ramené aux conditions naturelles de son surgissement. Mais le phénomène humain est une seconde fois suspendu, en direction d'une problématisation de type ontologique vouée à redéfinir l'ensemble des sciences humaines abordées par Merleau-Ponty. Chacune de ces sciences, aiguisée par une critique de ses présupposés fondamentaux, finit par éclairer d'une lumière nouvelle le phénomène humain.
    Étienne Bimbenet est Maître de conférences à l'Université Lyon III Jean Moulin.

  • Un homme sans religion peut-il parvenir à la perfection éthique? C'est la question que pose le présent essai, à travers une exploration systématique et rigoureuse de la philosophie religieuse de H. Cohen, dont il renouvelle l'interprétation.
    La position de la religion face à l'éthique, le statut philosophique et historique du monothéisme juif, la place assignée à l'homme par une « religion de la raison » posent la question de la réalisation concrète de l'idéal éthique. Seule la religion de la raison permet à l'individu et à l'humanité de s'acheminer vers cet idéal : alors que l'éthique ne peut que prescrire, la religion donne les moyens d'agir.
    Par les problématiques qu'elle met en oeuvre et les éléments de réponse qu'elle propose, la Religion de la raison tirée des sources du judaïsme est un jalon incontournable, qui ouvre la voie à la philosophie du judaïsme contemporain, représentée notamment par M. Buber, F. Rosenzweig et E. Levinas. Seule monographie récente consacrée à la philosophie religieuse de H. Cohen, cet essai renouvelle l'interprétation d'un texte fondateur dont il dégage aussi la portée.
    Sophie Nordmann est philosophe, professeur agrégée habilitée à diriger des recherches à l'École Pratique des Hautes Études.

  • La philosophie de Beccaria est la première étude en langue française consacrée à l'ensemble de l'oeuvre de Cesare Beccaria (1738-1794).
    Comme Des délits et des peines est sans aucun doute l'acte fondateur de la justice pénale moderne, Philippe Audegean consacre trois chapitres à la philosophie pénale de Beccaria. Il y trouve une théorie de l'homme, une théorie de l'histoire et une théorie du droit : c'est au nom du souci tout humain de l'utile et dans le contexte des passions adoucies du monde moderne que la justice doit fonder son action sur le principe des moindres maux possibles.
    L'enquête s'élargit alors et se porte sur « l'autre Beccaria », auteur moins connu d'un traité du style et d'un cours d'économie. Double intérêt de ces oeuvres importantes, qui permettent de mieux comprendre le chef-d'oeuvre de jeunesse du philosophe milanais, et apportent aussi une contribution originale à l'empirisme des Lumières et au libéralisme naissant.
    Renouvelant par ses thèses et sa méthode l'intelligence des Lumières réformatrices, cet ouvrage propose une interprétation globale de la philosophie de Beccaria, qui entendait non seulement réformer deux des principaux savoirs de son temps (droit pénal et rhétorique), mais ussi contribuer à la formation d'un nouveau savoir (économie politique). C'est ainsi une nouvelle dialectique des Lumières qui apparaît.
    Philippe Audegean est Maître de conférences à l'Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3.

  • Bien qu'il apparaisse aujourd'hui comme l'une des figures incontournables de la phénoménologie, le philosophe-résistant tchèque Jan Patocka (1907-1977) attendait encore une interprétation intégrale de son oeuvre. C'est l'ambition de cet essai, qui en propose une lecture à la fois historique et systématique, s'appuyant également sur des textes tchèques inédits en français, comme Éternité et historicité (1947), dont certains extraits sont ici traduits.
    Cette première tentative explicite la nouvelle possibilité de la phénoménologie, qu'avait d'ailleurs entrevue Heidegger au début des années trente - rien d'autre que la liberté, désormais enracinée dans le rapport de la vie humaine au monde - un monde et une vie humaine redéfinis comme des mouvements et, plus essentiellement, comme des événements. Reprenant à nouveaux frais le problème du monde de la vie, Patocka ouvre la voie à une transformation de la phénoménologie de l'existence en phénoménologie de l'événement et, plus encore, de l'histoire. Cette transformation lui permet de se situer dans l'histoire de la phénoménologie, comme d'entrer en dialogue avec ses figures les plus contemporaines.
    Émilie Tardivel, diplômée de Sciences Po Paris, docteur en philosophie (Université Paris 1), est maître de conférences à l'Institut catholique de Paris.

  • Commentant Schelling, Heidegger note : « Être et vouloir (perceptio - appetitus); comme [il appert] à partir de la tradition de la métaphysique théologique, là derrière se tient "l'actus" ». Mais, au lieu de mener l'enquête en direction de l'arrière plan où se tient l'actus, Heidegger fait porter son attention sur ce qui se situe au premier plan, c'est-à-dire sur la détermination de l'être de l'étant comme volonté. Si le vouloir se laisse comprendre comme le trait essentiel en fonction duquel la subjectivité de l'ego a été interprété par la métaphysique moderne, l'actus en revanche paraît ne pas appartenir en propre à cette dernière : traduction latine de l'energeia grecque, on le retrouve dans l'actus purus médiéval, dans l'actuositas leibnizienne, dans la Tathandlung (l'action de l'acte) fichtéenne et jusque dans la Selbstbetätigung (l'autoactivation) de Marx. Qu'en est-il de cet actus qui semble traverser la métaphysique occidentale sous diverses formes, qui « se tient derrière » les conceptions les plus diverses de l'être de l'étant? Explorer et mettre au jour d'autres possibles toujours recelés par l'ontologie de l'agir : telle est la tâche à laquelle l'auteur se consacre dans le présent ouvrage.
    Franck Fischbach est professeur en Philosophie allemande moderne et contemporaine à l'Université de Strasbourg.

  • Le Monde comme volonté et représentation, maître-ouvrage de Schopenhauer, veut lever l'interdit kantien et apporter la preuve qu'une connaissance de la chose en soi est possible. En énonçant cette proposition fondamentale, « le monde est volonté », Schopenhauer entend donc renouer avec une inspiration métaphysique qu'il décline en une « métaphysique de la nature », une « métaphysique du beau », une « métaphysique des moeurs ».
    Balayant l'ensemble de la doctrine, le présent ouvrage a pour ambition de montrer comment cette pensée métaphysique est traversée par une tension constante entre la revendication du caractère a posteriori de sa méthode et la nécessité d'un discours spéculatif, seul capable de fonder la théorie de l'autoconnaissance de la volonté.
    Vincent Stanek, ancien élève de l'École normale supérieure, agrégé est docteur en philosophie.

  • Les empiristes franco-berlinois, au XVIIIe siècle, ne conçoivent pas seulement l'expérience comme l'origine des connaissances humaines, mais aussi comme le principe de leur exposition systématique bien fondée : la voie de l'invention, supposée partir de l'expérience sensible, doit être convertie en une méthode universelle, qui reçoit le titre ancien d'analyse. Or cette expérience réside, non pas dans la passivité d'une sensation introuvable, mais dans le moment où l'esprit s'applique au matériau donné et le manipule, c'est-à-dire dans la réflexion. Telle est l'invention de l'empirisme, que l'histoire des philosophies réflexives a recouverte et dont il faut produire la généalogie : la réflexion même, comme expérience et comme lieu d'insertion de l'esprit dans l'expérience. Le problème est de savoir si, conçue dans ces termes, la conscience empiriste peut atteindre le fondement des sciences mathématiques qui, de droit, ne doivent pas rappeler leur origine présumée dans l'expérience sensible, faute de perdre la généralité et la nécessité qui déterminent la valeur de leurs concepts. Les pôles distingués dans ce livre - un empirisme de la genèse et un empirisme de la constitution - révèlent la véritable urgence d'oppositions fondamentales en philosophie de la connaissance.
    André Charrak est actuellement maître de conférences à l'Université de Paris I Panthéon-Sorbonne.

  • La pensée de Johann Clauberg se situe à l'intersection de trois axes « majeurs » de la philosophie moderne : le cartésianisme, l'ontologie et l'herméneutique. Trois lignes de force qui apparaissent dans la première moitié du XVIIe siècle et qui s'accentuent jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. La philosophie de Clauberg ne s'épuise donc pas dans la seule interprétation de la philosophie cartésienne, dont elle oriente la lecture jusqu'au XXe siècle, mais elle offre également une perspective privilégiée pour comprendre quelques-uns des enjeux philosophiques essentiels du Grand Siècle. Si l'adhésion au cartésianisme est motivée par des problématiques internes au mouvement de réforme de la métaphysique qui se produit dans la Schulmetaphysik, la constitution de la première logique cartésienne, la Logica vetus et nova - qui est aussi la première logique herméneutique - est le fruit principal de cette rencontre entre la methodus cartesiana et l'ontologie.
    Massimiliano Savini était professeur agrégé à l'Université du Salento et secrétaire scientifique du Centro Interdipartimentale di Studi su Descartes e il Seicento.

  • Des premiers écrits des années 1750 aux ultimes liasses de l'Opus postumum, Kant demeurait préoccupé par la question de Dieu. La reconstruction génétique des écrits de philosophie théorique montre d'une part comment l'affirmation de l'existence de Dieu, d'abord dogmatiquement certaine, se transforme quant à son statut épistémique vers l'affirmation d'un idéal de la raison tout en demeurant constante, comme théologie transcendantale et comme physico-théologie réfléchissante, quant à sa fonction systématique, à savoir de servir de fondement. Elle montre d'autre part comment la problématique théologique, en tant que problématique du fondement, s'élargit, chemin faisant, au sein même des considérations de philosophie théorique, vers une théologie morale qui sera comprise ultimement comme constituant le point de vue le plus élevé d'une philosophie transcendantale qui demeure, il est vrai, de l'ordre de l'inachevé..
    Robert Theis est professeur émérite de l'Université du Luxembourg.

  • Hegel est le premier philosophe à avoir systématiquement développé une conception philosophique d'ensemble de l'histoire de la philosophie et à l'avoir étroitement intégrée à sa propre démarche. Cette conception se trouve exposée dans les différentes « introductions » de ses Leçons sur l'histoire de la philosophie. Le propos du présent ouvrage est de tout d'abord livrer une lecture aussi complète que possible de ces textes, étrangement délaissés par les interprètes de Hegel, alors qu'ils concernent un moment essentiel du système. Dans cette perspective, il interroge tour à tour la signification que Hegel confère à l'histoire de la philosophie, la manière dont il en délimite le champ, enfin la façon dont il conçoit les grandes articulations qui structurent son développement. Ce faisant, il propose une interprétation de l'hégélianisme qui s'écarte des perspectives habituellement reçues : celle d'un système radicalement non dogmatique dans lequel la philosophie, assumant intégralement la dynamique de son historicité constitutive, s'expérimente comme une démarche essentiellement libre et ouverte, consciente de ses limites, mais aussi, par là même, foncièrement rare, difficile et fragile.
    Gilbert Gérard est professeur à l'Université catholique de Louvain où il enseigne la métaphysique et la philosophie moderne.

  • S'inscrivant dans le courant des lectures non métaphysiques de Hegel, ce livre présente le bilan de vingt-cinq années de recherches consacrées à « l'esprit objectif ». Son ambition est de comprendre ce qu'il en est de l'équation de l'effectif et du rationnel posée par les Principes de la philosophie du droit. La première partie montre que le droit abstrait (privé) a une fonction stratégique dans l'économie de l'esprit objectif et permet à Hegel de dépasser l'alternative entre droit naturel et histoire. Consacrée à la société civile, la deuxième partie met en évidence l'aporie du social, justification négative d'un espace politique qui ne soit pas simple extension de la société. Partant du dialogue silencieux entre Tocqueville et Hegel sur la modernité politique, la troisième partie étudie la critique hégélienne de la démocratie et sa conception de la représentation, qui suggèrent une révision du paradigme de la démocratie libérale. La dernière partie montre que la doctrine de l'esprit objectif pose la question de la subjectivité en des termes non subjectivistes en s'intéressant aux conditions de son institution; interface normative entre le sujet et l'univers institutionnalisé de l'éthicité, la moralité a un rôle essentiel. L'ouvrage s'achève par une réflexion sur la « passion du concept » qui anime la philosophie hégélienne.
    Jean-François Kervégan est professeur à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

  • John Toland est connu pour ses Letters to Serena (1704) dans lesquelles il soutient que « la matière est aussi essentiellement active qu'elle est étendue », mais aussi pour son « système panthéiste » dans laquelle on a pu voir l'effet d'un gauchissement matérialiste de la pensée de Spinoza.
    Ce travail prend pour point de départ les pièces de l'échange entre Leibniz et Toland (1701-1702) sur la religion naturelle, la réflexion, l'immortalité de l'âme, la nature de la substance et la question architectonique, qui constituent l'arrière-plan des Lettres à Serena publiées ensuite et en éclairent largement les attendus. Il s'attache également à l'arrière-plan leibnizien du débat qui constitue un moment charnière dans l'élaboration des Nouveaux essais. Contre l'idée d'un simple gauchissement de la doctrine spinoziste, il a fallu prendre la mesure de la fameuse « Réfutation de Spinoza », en tentant de montrer cette critique de la doctrine de l'attribut et du mode est paradoxalement au fondement du « panthéisme » de Toland. Tirant la leçon des objections de Leibniz, mais aussi de controverses contemporaines autour du dynamisme newtonien et de la métaphysique de la participation (Henry More, Anne Conway et Georg Wachter), Toland livre au siècle des Lumières une série d'arguments et de thèses (un "néo-spinozisme") qui n'a plus qu'un rapport assez lointain avec le système de l'Éthique..
    Tristan Dagron, ancien élève de l'École normale supérieure, agrégé et docteur en philosophie, est directeur de recherches au CNRS.

  • La philosophie des sciences d'Émile Meyerson (1859-1933) suscite aujourd'hui un regain d'intérêt. Proche de Bergson, de Brunschvicg et de De Broglie, Meyerson apparaît comme un membre éminent, quoique négligé, de la tradition épistémologique française. Antipositiviste, fin connaisseur de la science classique et de la thermodynamique, il propose de pénétrantes interprétations de la relativité et des quanta. Nourri de métaphysique allemande, il est également curieux des avancées théoriques de son temps, comme en témoignent ses riches correspondances avec Einstein, Husserl, Cassirer, ou encore Dewey et MacTaggart. L'oeuvre foisonnante et complexe de Meyerson, critiquée par Bachelard, n'a cessé d'être lue et appréciée de penseurs tels que Popper, Kuhn et Quine.
    Cette étude, s'appuyant sur les grands ouvrages publiés du vivant de l'auteur, mais aussi sur des archives inédites, montre que l'épistémologie meyersonienne représente une très originale et très actuelle anthropologie de la connaissance.
    Frédéric Fruteau de Laclos, agrégé et docteur en philosophie, est maître de conférences à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et membre de l'Institut d'Histoire et de Philosophie des Sciences et des Techniques.

  • Très tôt, les hommes de la péninsule ibérique, fascinés par les grandeurs grecques et romaines auxquelles ils étaient fiers d'avoir contribué, ont mesuré l'importance de l'articulation des causes, des faits et des conséquences, c'est-à-dire la valeur de l'écriture de l'histoire, pour affirmer leur identité propre. La problématique de l'image et du visuel, qui est aussi la représentation d'histoire, les « histoires », a été incluse par eux dans celle du souvenir. « Écrire l'histoire » a consisté à écrire « des histoires », y compris, à partir de la redécouverte de la philologie et du développement de l'expression de la subjectivité, l'« histoire de soi ». La quête de la vérité - quelle vérité? - n'a cessé de hanter les historiens. L'Espagne - les Espagnes -, s'est donc imposée comme objet historiographique. Or, l'Espagne a été soumise à de multiples variations, inlassablement parcourue, tour à tour conquise et conquérante, avant de s'affirmer comme puissance chrétienne, souveraine et impériale en Europe et dans le Nouveau Monde. Entre Isidore de Séville et l'époque baroque, une tension s'est développée entre l'horizon d'attente eschatologique et le champ de l'expérience. Il s'est avéré que, dans le monde hispanique, l'écriture de l'histoire, comme prolongement critique de la mémoire, est fondamentalement liée à l'activité de méditation sur la mort et la naissance des empires, des idéologies et des hommes, et sur cet entre-deux de l'intervalle entre naissance et mort, cette crise du temps, sur lequel Heidegger, précisément, a construit son idée de l'historicité.
    Dominique de Courcelles, ancienne élève de l'École Nationale des Chartes est directeur de recherche au CNRS.

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