Gallimard

  • Il semble que les états les plus désirables, à l'image du sommeil, ne puissent survenir qu'à condition de n'être pas recherchés, le simple fait de les convoiter pouvant suffire à les mettre en déroute. Or ce paradoxe de l'action volontaire, mal élucidé et jamais résolu dans la philosophie occidentale, est au centre de la pensée taoïste. L'auteur explore dans cette double lumière, à partir de diverses sphères d'expérience, de la pratique d'un sport à la création artistique, de la recherche du sommeil à la remémoration d'un nom oublié, ou encore de la séduction amoureuse à l'invention mathématique, les mécanismes de ces états qui se dérobent à toute tentative de les faire advenir de façon délibérée. Une telle approche, qui requiert une observation patiente des dynamiques du corps et des différents registres de conscience, permet de comprendre pour quelles raisons, et au terme de quelles expériences, les penseurs taoïstes de l'antiquité chinoise ont formulé les concepts si déroutants de non-agir ou de vide. Elle permet par la même occasion de démonter les erreurs et les leurres sur le pouvoir et la volonté qui sont à la base des représentations occidentales de l'action efficace.
    Mobilisant, sans les opposer, les ressources de la pensée chinoise et de la pensée européenne, l'ouvrage apporte ainsi une contribution originale à l'intelligence de l'action.

  • La pensée de Mohammed Iqbal (1877-1938) commence à être identifiée comme une ressource majeure par la nouvelle génération des intellectuels musulmans en quête d'un Islam ouvert, capable de se repenser tout en contribuant de manière créative au débat désormais mondial sur le trajet de la sécularisation.
    Iqbal, honoré au Pakistan comme un père fondateur, a été formé à Cambridge et c'est donc en anglais qu'il publie en 1934 La Reconstruction de la pensée religieuse en Islam, son livre majeur. L'ambition de celui-ci est de 'repenser le système total de l'Islam sans rompre complètement avec le passé'. À cette fin, le texte coranique est ici relu en dialogue avec les philosophes occidentaux de son temps, notamment Whitehead ou Bergson.
    /> L'entreprise d'Iqbal n'a pas ainsi pour seul objet de tirer l'Islam de sa trop longue 'pétrification' qu'il fait remonter à la destruction de Bagdad en 1258. Il est également de répondre aux interrogations de la civilisation contemporaine dans une perspective résolument universaliste, dont il énonce clairement le programme : 'L'humanité a besoin de trois choses aujourd'hui : une interprétation spirituelle de l'univers, une émancipation spirituelle de l'individu et des principes fondamentaux de portée universelle orientant l'évolution de la société humaine sur une base spirituelle.'
    Cette inspiration novatrice a valu à Mohammed Iqbal le qualificatif de 'Luther de l'islam', ce qui indique la vigueur de sa 'reconstruction', incontournable pour l'élaboration d'une pensée islamique anti-traditionaliste. De là, l'importance de mettre une telle oeuvre à la portée des lecteurs francophones, ce qui est chose faite avec cet ouvrage traduit, présenté et richement annoté par Abdennour Bidar, l'un des chefs de file en Europe de l'effort intellectuel et spirituel pour repenser l'Islam.

  • En définissant le paysage comme la partie d'un pays que la nature présente à un observateur, qu'avons-nous oublié ?
    Car l'espace ouvert par le paysage est-il bien cette portion d'étendue qu'y découpe l'horizon? Car sommes-nous devant le paysage comme devant un spectacle? Et d'abord est-ce seulement par la vue qu'on peut y accéder - ou que signifie regarder?
    En nommant le paysage montagne(s)-eau(x), la Chine, qui est la première civilisation à avoir pensé le paysage, nous sort puissamment de tels partis pris. Elle dit la corrélation du Haut et du Bas, de l'immobile et du mouvant, de ce qui a forme et de ce qui est sans forme, ou encore de ce qu'on voit et de ce qu'on entend... Dans ce champ tensionnel instauré par le paysage, le perceptif devient en même temps affectif ; et de ces formes qui sont aussi des flux se dégage une dimension d'esprit qui fait entrer en connivence.
    Le paysage n'est plus affaire de vue, mais du vivre.
    Une invitation à remonter dans les choix impensés de la Raison ; ainsi qu'à reconsidérer notre implication plus originaire dans le monde.
    François Jullien.

  • "Entre ces deux grands termes rivaux, l'être et le vivre, exister est le verbe moderne qui fait lever un nouveau possible.
    Mais comment décrire l'existence sans plus construire - comme la philosophie l'a fait de l'Être - en s'en tenant au ras du vécu ?
    Je cherche ici des concepts qui décolleraient le moins de l'expérience : on reste dans l'adhérence au vital ou l'on en désadhère. Car exister, c'est d'abord résister. Sinon ma vie s'enlise ; ou bien elle peut basculer. Elle s'amorce et se résorbe - plutôt qu'elle ait "début" et "fin". Elle reste prise dans le "dur désir de durer" ou bien je peux en émerger.
    Ou si seul le phénoménal existe, il faudra reconnaître ce qui s'y ouvre de faille (tel le "sexuel") ou qui l'excède : la rencontre de l'Autre.
    Car si vivre, c'est déjà dé-coïncider d'avec soi (sinon c'est la mort), exister est ce verbe nouveau qui, détaché de l'Être, promeut cette désadéquation en ressource.
    "Ex-ister", c'est en effet, littéralement, "se tenir hors" - il faudra dire de quoi.
    Ou comment émerger du monde, mais dans le monde, sans verser dans l'au-delà de la métaphysique ?
    De là se dégage une nouvelle Éthique qui ne prêche pas : vivre en existant."
    François Jullien.

  • 'Rousseau procéda à la manière des prédicateurs. Il accusa le mal, pour mieux annoncer le remède. C'est l'indignation de la vertu, assure-t-il, qui marqua le début de sa vocation philosophique, lorsqu'un concours d'académie souleva la question des conséquences du rétablissement des sciences et des arts, c'est-à-dire de la Renaissance. Son indignation, son ressentiment ont alors fait naître en lui une éloquence dont il ignorait encore tout le pouvoir.
    Il a jugé nécessaire de remonter aux premiers temps de l'histoire humaine, et le modèle qu'il en a proposé lui a valu d'être considéré comme l'un des fondateurs de l'anthropologie. Il parvint à loger dans son roman La Nouvelle Héloïse tout à la fois un lieu où vivre et des voyages couvrant la terre entière. Certains de ses lecteurs furent séduits au point de vouloir tout quitter pour vivre à ses côtés, comme s'il avait fondé un ordre religieux. Ce singulier attrait s'exerce encore.'
    Jean Starobinski.

  • 'J'ai un diable de ramage saugrenu, moitié des gens du monde et des lettres, moitié de la halle.' C'est le Neveu de Rameau qui le dit à son interlocuteur, qui l'écoute et qui lui réplique.
    Car Diderot est un écrivain qui tend l'oreille en tous lieux. À la ville, chez les imprimeurs, dans les salons, dans les villages, il a été constamment à l'affût des grandes rumeurs de son siècle.
    C'est lui qui déclare : 'Autant d'hommes, autant de cris divers. [...] Combien de ramages divers, combien de cris discordants dans la seule forêt qu'on appelle société.'
    Les études rassemblées dans ce livre suivent le mouvement de ce grand écouteur, qui sut devenir un admirable parleur.
    /> Jean Starobinski.

  • "Dans quels termes penser quand le monde est en voie de penser dans les mêmes ?

    Face aux principaux concepts de la pensée européenne, je suis allé chercher en Chine des cohérences à mettre en vis-à-vis, dont je fais des concepts, ceux-ci laissant paraître d'autres possibles.

    Il ne s'agit donc pas de "comparer". Mais de cueillir les fruits d'un déplacement théorique, dont je dresse ici le bilan, en explorant d'autres ressources à exploiter ; comme aussi, par le dévisagement mutuel engagé, de sonder respectivement notre impensé.

    Au lieu donc de prétendre identifier des "différences" qui caractériseraient les cultures, je cherche à y détecter des écarts qui fassent reparaître du choix et remettent en tension la pensée. C'est seulement à partir d'eux, en effet, qu'on pourra promouvoir un commun de l'intelligible qui ne soit pas fait de slogans planétarisés.

    En retour, les entrées de ce lexique introduiront autant de dérangements qui pourront faire réagir les pratiques de l'art comme de la psychanalyse ; qui permettront de réinterroger de biais la pensée du politique comme du management.

    Et voici que, en dessinant une sortie de la "question de l'Être", c'est du même coup une nouvelle pensée du vivre que capte, dans ses mailles, ce filet."

    François Jullien.

  • Aviad Kleinberg s'attaque à un problème inattendu, qu'on pourrait appeler le paradoxe de l'idée de Dieu : comment parler d'un Dieu qui, dans son infinité, est au-delà des limites de l'intelligence humaine et qui, dans son invisibilité, est inaccessible à nos sens ? L'auteur étudie avec curiosité les textes juifs et chrétiens qui ont essayé de relever le défi, les Écritures, le Talmud, les Pères de l'Église, les théologiens, les mystiques. Il en fait ressortir l'étrangeté en montrant comment leurs auteurs s'efforcent de résoudre tant bien que mal l'antinomie qui consiste à parler d'un Dieu qui se situe au-delà des sens, mais dont on ne peut cependant traiter qu'avec le langage que nous fournissent ces derniers. Il analyse dans cette perspective les signes tangibles par lesquels la présence de Dieu est censée s'attester et se rendre perceptible dans le monde, depuis les miracles jusqu'aux stigmates des saints, en passant par l'eucharistie.
    Au moment où beaucoup de gens en Occident ont purement et simplement cessé de comprendre la religion et son langage, le livre d'Aviad Kleinberg est d'une actualité remarquable par son effort pour rendre intelligible un domaine de discours et de réflexion en passe de devenir hermétique pour notre partie de l'humanité, alors qu'il conserve toute sa vitalité pour la plupart des autres, à commencer par le monde de l'islam. C'est une exigence nouvelle pour notre culture d'apprendre à faire une place à ce qui ne nous est plus spontanément accessible. Ce court livre y apporte une précieuse contribution, par la clarté plaisante avec laquelle il met un problème ardu à la portée du lecteur.

  • 'Et ce qui stupéfie comme un comble de l'art c'est que Shakespeare semble avoir voulu suggérer tout à la fois que la violence appartient à l'ordre même des choses, qu'il est possible de la dépasser, et que ce dépassement n'a qu'un caractère fragile ou illusoire. L'ordre n'est pas dans la nature, il n'est pas non plus dans l'homme, il est impossible dans le cadre de la réalité. Il n'existe que comme un mirage, analogue à ces figures du masque qu'un mouvement de colère suffit à faire disparaître. L'ordre est un effet de l'art, qui s'oppose à la vérité du monde et qui la révèle.'
    Richard Marienstras.

    Ce recueil posthume d'essais de Richard Marienstras avait été commencé de son vivant. Après sa disparition, en février 2011, il a été poursuivi par Élise Marienstras, son épouse, et Dominique Goy-Blanquet, son ancienne élève et collègue, qui l'ont mené à son terme. Augmenté de nombreux textes inédits ou inachevés, il dessine une image vivante et forte non seulement de la pensée de Shakespeare, mais de la philosophie politique de l'auteur.
    Spécialiste de la littérature élisabéthaine, Richard Marienstras a publié sur Shakespeare plusieurs essais devenus des classiques, notamment Le Proche et le Lointain (1981) et Shakespeare au XXIe siècle (2000).

  • Tiberius Claudius Nero naît en 37 de notre ère, arrive au pouvoir en 54 et meurt en 68, à trente et un ans. Dernier descendant d'Auguste, fils d'Agrippine, il est adopté par Claude, a Sénèque et Burrus pour conseillers, instaure un pacte social et politique ; sous son règne brûle Rome, sont persécutés pour la première fois les chrétiens, se trouve sans cesse révélée l'instabilité de l'Empire. Renversé par les militaires, il est contraint de se suicider.
    Ce ne sont pas ces seuls traits qui provoquent la passion. C'est la débauche, l'inceste avec la mère, le meurtre des deux épouses, les suicides imposés en série, la mise en scène d'un empereur en chanteur d'opéra, l'union avec les hommes. La figure de Néron a traversé l'histoire entière de l'Occident et inspiré au travers des siècles l'épigraphie, la numismatique, la littérature, l'art, et jusqu'au cinéma. Ce sont les péripéties de cette figure que retrace ici Donatien Grau.

    À l'interrogation "Qui est Néron ?", trop ambitieuse et finalement stérile du fait de l'absence de sources intimes, l'auteur préfère "Qu'est-ce que Néron ?", cherchant à démêler, plutôt que les bribes d'un savoir impossible, les fils d'une construction foisonnante et unique dans la tradition occidentale. Ce faisant, il ouvre un accès paradoxal aux arcanes de l'Occident, ses songeries les plus noires, comme ses rêves de lumière.

  • La thèse est souvent considérée comme le genre de tous les académismes. Pourtant, depuis le milieu du XIXe siècle, plusieurs grands écrivains français ont entrepris un doctorat, non sans faire preuve d'une certaine originalité. Mallarmé a commencé une thèse de linguistique afin de se remettre d'une crise existentielle, la thèse de Péguy n'est rien d'autre qu'une longue insulte contre la Sorbonne, celle de Paulhan se perd dans d'innombrables brouillons sur plus de trente-cinq ans, Céline a soumis au jury un autoportrait à peine dissimulé derrière l'éloge d'un médecin hongrois, et Barthes a affirmé que la thèse devait être un "corps érotique".
    Antithèses est une enquête historique où les mondes littéraires et universitaires se rencontrent et se défient. C'est aussi un anti-manuel de thèse dans lequel les écrivains questionnent les normes et formes académiques tout en distillant leurs conseils d'écriture.

  • "Les exercices de lecture que j'ai réunis dans ce volume ont été écrits, et parfois réécrits, au cours de longues années. Les oeuvres, ou les groupes d'oeuvres, auxquels ces exercices s'appliquent, essais de tous ordres, mémoires, récits de voyage, tragédies, poésies, romans, s'étendent du XVIe au XIXe siècle.

    Certaines de ces oeuvres figurent parmi les classiques de la littérature française. D'autres, le plus grand nombre, voisinent plus ou moins étroitement avec ces "sommets" aperçus de tous et contribuent à les éclairer. S'il fallait trouver après coup un fil conducteur à ces exercices, dont chacun a été conçu pour lui-même et peut être lu à part, ce serait la fonction de la littérature en France comme lien de civilisation entre individus jaloux de leur individualité, fonction qui l'a mise en concurrence avec sa mère et rivale, l'Église et la religion chrétienne.

    D'exercice en exercice, absorbé et éveillé chaque fois autrement, je ne me suis jamais proposé d'échafauder une théorie de la littérature, ni une méthode de critique littéraire, mais de découvrir dans chaque cas la juste distance de regard et d'écoute qui replace en leur lieu, en leur heure, en leur humeur propre, l'oeuvre ou le groupe d'oeuvres qui m'ont retenu, afin d'en recueillir le murmure intime ou les intentions communes. C'était prendre le risque de l'extrême diversité, voire de l'éclatement, mais c'était aussi aller au-devant de la chance de ressaisir des fidélités insistantes et fécondes, rajeunies pendant de nombreuses générations."

    Marc Fumaroli.

  • Ce livre raconte un événement lent et majeur : la genèse d'un ordre politique européen.

    Il évite le jargon et les poncifs des manuels ; ceux-ci cachent bien plus les enjeux du pouvoir qu'ils ne les éclairent. Il ne spécule pas sur une quelconque finalité. Il n'est pas pour ou contre l'Europe - peut-on l'être d'ailleurs?

    Le passage à l'Europe distingue trois sphères européennes. La sphère externe, celle du continent et de l'ancien concert des nations ;
    la sphère interne des institutions et du Traité, source de grandes attentes ;
    enfin, imprévue et non perçue, une sphère intermédiaire, celle où les États membres, rassemblés autour d'une même table, se découvrent peu à peu coresponsables d'une entreprise commune, parfois malgré eux. Cette sphère intermédiaire, dont le Conseil européen des chefs d'État ou de gouvernement est devenu l'expression institutionnelle, est le théâtre des tensions entre l'un et le multiple. Tensions qui font la force et la faiblesse de l'Union comme en témoigne la crise de l'euro.

    Livre d'histoire, en ce qu'il prend au sérieux l'expérience des hommes politiques qui ont façonné l'Europe depuis soixante ans. Livre de philosophie, en ce qu'il veut savoir ce qu'est la politique avant de trancher sur l'existence d'un corps politique européen. L'un et l'autre, parce que l'auteur considère que la vérité de la politique ne se comprend que dans le temps.

  • Lorsque Herman Melville meurt à New York, en 1891, il est un vieil homme à peu près oublié. Moby-Dick, quarante ans plus tôt, a coulé sa carrière littéraire. C'est seulement dans les années 1920, dans une Angleterre qui a fait l'expérience de la Grande Guerre, que le public commence à s'aviser de son génie. La fièvre de la redécouverte nourrit la quête d'inédits et, d'une boîte en fer-blanc, surgit le récit auquel Melville a travaillé durant les cinq dernières années de sa vie : Billy Budd.
    Malgré une taille limitée, celle d'une longue nouvelle, et une intrigue très simple, Billy Budd est rapidement devenu l'un des textes les plus étudiés et les plus commentés de la littérature mondiale, suscitant des débats aussi passionnés que contradictoires. La violence de la lutte entre critiques ne doit pas surprendre : Melville a tout fait pour livrer à une modernité demi-habile, pensant que tout problème a sa solution, une de ces situations sur lesquelles elle ne peut que se casser les dents. Qu'est-ce que le mal? Par quelles voies se répand-il? Comment limiter son empire? Quel sens donner à la beauté d'un être? Comment accueillir la grâce échue à un autre? Autant de questions que la pensée instrumentale nous a désappris à poser et qui, lorsqu'elle les rencontre, la rendent comme folle. Autant de questions qui n'en demeurent pas moins essentielles et dont la littérature est peut-être la mieux à même, par ses ambiguïtés, de traiter sans fausseté.
    C'est dans cet esprit que le présent ouvrage se met à l'école de Billy Budd. Il saisit l'occasion qui nous est donnée, en explorant l'oeuvre ultime de Melville, de renouer avec des interrogations dont nous ne pouvons nous passer.

  • Jadis, on comptait sept merveilles du monde. Aujourd'hui, l'Unesco en recense des milliers. D'où vient un tel essor? On s'est longtemps fait une idée assez claire des objets à conserver. Puis l'idéologie du tout-mémoire s'est ajoutée aux possibilités virtuelles d'une conservation intégrale pour faire du patrimoine ce que Pierre Nora a appelé un problème global de société et de civilisation.
    L'Inventaire général des monuments et des richesses artistiques de la France, créé à l'initiative d'André Malraux et d'André Chastel en 1964, a vécu quarante ans. En 2004, l'État en a confié la charge à ses vingt-six régions. Il a été rebaptisé pour l'occasion Inventaire général du patrimoine culturel. Derrière le changement de nom, une véritable métamorphose s'est opérée.
    /> À cette date, avaient été enregistrés, outre 8 000 statues de la Vierge Marie et plusieurs milliers de maisons, de manoirs et de chapelles, 500 hôpitaux, 400 aéroports, 180 phares, 7 raffineries de pétrole et 4 centrales nucléaires, sans compter 40 000 monuments 'classés'. Depuis lors, l'inflation des objets retenus n'a pas cessé.
    Michel Melot, ancien directeur de l'Inventaire, se demande si, au-delà de ce besoin de sanctification laïque des biens culturels, ne se cachent pas, finalement, l'idée d'une mobilité salutaire des valeurs culturelles et celle, chère à Malraux, d'un Inventaire général ouvert, à même de remettre en question les valeurs les plus convenues.

  • Le canon classique des Mémoires, élaboré au fil de cinq siècles, n'est pas loin d'apparaître aujourd'hui comme vidé de sa substance. Jugés partiels et partiaux au regard des méthodes de l'histoire critique, les Mémoires ont subi en outre la rude concurrence d'un modèle narratif auquel ils avaient en grande partie donné naissance, l'autobiographie. De cette double perte de légitimité a résulté une véritable crise du genre.
    Pourtant, la tradition littéraire des Mémoires a perduré tout au long du XXe siècle et n'a même jamais été aussi florissante et polymorphe : ces récits font toujours preuve d'une indéniable vitalité jusqu'à constituer encore la majeure partie des écrits à la première personne. Comment expliquer ce paradoxe? En dépit de l'élargissement et de la dispersion du genre, ils continuent d'être l'une des deux grandes formes de récit de soi, à côté de l'autobiographie : le parcours d'un individu dans sa dimension publique et collective, acteur et témoin d'une histoire mémorable qu'il contribue à reconfigurer. En témoignent d'illustres mémorialistes : Charles de Gaulle, André Malraux, Simone de Beauvoir.
    L'enquête explore donc ce vaste corpus jusqu'ici largement négligé par la critique, en reconsidérant la place et la valeur qui lui sont accordées à une époque submergée par la montée en puissance des mémoires collectives et par l'abondance des travaux historiques sur le passé récent.

  • 'L'idée centrale de l'ouvrage est que les faits humains constituent toujours des structures significatives globales, ´r caractcre ´r la fois pratique, théorique et affectif, et que ces structures ne peuvent etre étudiées de manicre positive, c'est-´r-dire ´r la fois expliquées et comprises, que dans une perspective pratique fondée sur l'acceptation d'un certain ensemble de valeurs.'.

  • Paul Valéry, « chercheur » impénitent, doit désormais prendre place parmi ceux qui, depuis Wagner, contribuèrent à la rénovation du théâtre. L'analyse des structures dramatiques examinées dans leur « fonctionnement » fut l'une de ses préoccupations constantes et s'insère dans celle de la « Comédie de l'Intellect » en même temps qu'elle l'éclaire. Les notes et les projets des Cahiers témoignent, mieux encore que l'oeuvre publiée, d'un sens aigu du théâtre : le refus de tout ce dont l'avait surchargé une tradition « bourgeoise » - réalisme, « psychologie », cabotinage - s'assortit du désir d'en retrouver la vérité première. Formaliste dans sa méthode - puisqu'elle se fonde sur le « système » inventé par le poète épris de rigueur scientifique, et qu'elle passe par les modèles sans cesse analysés de la musique et de la liturgie, de « l'épure » racinienne et de « l'auto-analyse » wagnérienne -, cette recherche aborde tous les aspects de la dramaturgie, met à nu des relations et des constantes autour desquelles s'organise le « jeu » de la représentation ; elle retrouve à travers elles les données que mettaient à jour, à la même époque, les grands théoriciens de la scène. Elle débouche aussi, nécessairement, sur l'analyse du processus de « fabrication » de l'oeuvre dramatique. Le créateur double ici le théoricien dans la recherche d'un théâtre-cérémonie à caractère expérimental, où la parole serait réduite à sa juste place dans l'équilibre de tous les moyens d'expression. De La Jeune Parque au « IIIe Faust », tout au long d'une carrière que jalonnent de précieuses ébauches, se révèlent les audaces et les timidités de ce « Robinson » de la scène qu'une tendance naturelle portait depuis l'enfance à traduire en formes théâtrales sa vision tragique du Moi. et qui, dans cette activité « latérale », se prend plus volontiers que jamais au pur plaisir de créer, et de se voir créer. Le lecteur trouvera dans cet ouvrage le répertoire de toutes les citations de Paul Valéry théoricien et créateur.

  • Ce livre est une étude des rapports entre littérature, communisme et révolution, à partir de l'histoire, jusqu'ici peu connue, de l'«Internationale littéraire» : fondée à Moscou en 1920, cette organisation d'écrivains prolétariens et révolutionnaires a tenté pendant quinze ans, et dans tous les pays, de porter la lutte des classes jusque «sur le front» de la littérature. Idée alors nouvelle, qui divisait profondément les communistes eux-mêmes et qui témoigne de la vitesse à laquelle se sont développées, dans leurs rangs, la mentalité militante et la confusion entre littérature et «travail de parti».
    Tout cela s'illustre particulièrement dans le cas de la France, qui est au premier plan de cette étude : l'Internationale littéraire y a soutenu la cause militante, la poussant même, après 1929, à affronter ouvertement la tendance plus conciliante représentée par Barbusse, au risque de briser l'essor du camp révolutionnaire qui s'était formé chez les intellectuels français.
    Pour reconstruire cette histoire, les informations de la presse française de l'époque sont systématiquement comparées à celles que les revues russes et allemandes donnaient au même moment, ainsi qu'aux archives aujourd'hui accessibles à Moscou. Ces documents, pour une grande part inédits en France, placent dans une lumière nouvelle des épisodes tels que le conflit de Barbusse avec l'Internationale littéraire, le rôle des surréalistes au congrès de Kharkov et la rupture entre Aragon et Breton...

  • Abordant les problcmes épistémologiques fondamentaux, notamment celui des relations entre les jugements de fait et les jugements de valeur, la science et la morale, Lucien Goldmann nie l'existence des prétendues 'ambigudtés' et contradictions que certains historiens contemporains ont cru - une fois de plus - découvrir dans l'uvre de Marx.
    Dans plusieurs études sur les travaux de Jean Piaget, la méthode en histoire de la littérature et des idées philosophiques, la réification, le concept de socialisme scientifique, la morale et le droit naturel, il montre que le matérialisme dialectique est un structuralisme génétique généralisé et rigousement cohérent qui permet de comprendre de manicre positive la réalité sociale et historique.
    Réfléchissant sur les pensées de Rosa Luxemburg, Lukacs, Sternberg, Max Adler, confrontant la pensée marxiste avec certaines acquisitions valables des sciences humaines contemporaines, critiquant la littérature marxologique récente, et surtout essayant de prendre conscience des implications de la méthode dialectique et de la préciser, le livre de Lucien Goldmann est un pas vers ce renouveau de la pensée marxiste qui, ´r la sortie du long sommeil dogmatique de la période stalinienne, constitue une des tâches les plus urgentes de la pensée socialiste européenne.

  • Depuis que la connaissance scientifique, de causaliste qu'elle était encore au début du siècle, est devenue structuraliste, la réflexion sur les fondements psychologiques, de la certitude - donc sur les fondements mêmes de la notion de « vérité » - cherche à reprendre sa place dans une métaphysique iconoclaste. Est-il possible d'esquisser une psychanalyse de la notion d'intelligibilité ? Quels sont les mécanismes inconscients et impératifs du « convaincant » dans tout savoir prédéfini comme objectif ? Pourquoi jugeons-nous intelligible le constant ? Voici une réflexion sur le vocabulaire mythique porteur de « l'intelligibilité » dans la physique classique, la génétique, l'ethnologie de C. Lévi-Strauss, l'économie politique d'Althusser, la linguistique. Il s'agissait d'éveiller l'attention sur la structure tautologique du savoir et sur l'arène de son piétinement rentable. La philosophie devenait une « maïeutique du vide ». une redécouverte du non-sens absolu de la course de la matière dans le vide. Cependant, l'étude du langage de Lacan conduit à mettre en évidence la structure cyclique de la conscience de soi, toujours prise au piège de sa propre image dans ces miroirs que sont nos « corps mentaux ». Les mathématiques elles-mêmes en forgent. L'étude de la conscience imageante propre à la politique, aux sciences, à la métaphysique, à la mystique permet d'esquisser une problématique générale du savoir sur les chemins du temps. La philosophie, en son audace propre, demeure l'ascèse de la descente dans le non savoir (nescience). Seuls le poète ou le dieu remontent vers la lumière... Il ne s'agissait donc ici, par une spéléologie de la compréhensibilité, que de démasquer l'idole fondamentale qu'est « l'arbre de la connaissance » en sa copie baptismale et magique de la constance. Peut-être le moment est-il venu de placer, par de modestes moyens, l'humanisme comme la théologie en face d'une critique radicale de leur re-présentation, afin que, par-delà l'univers pléthorique de la prévisibilité, resurgissent la vocation, la tension et le tragique de la transcendance.

  • L'oeuvre de Villon comprend six ballades qui ont constamment mystifié la critique et, malgré la découverte des archives du célèbre procès des Coquillards, tenu à Dijon en 1455, défié un siècle d'exégèse. C'est à ce problème que s'attaque Pierre Guiraud, professeur à la Faculté de Nice, à la lumière d'une documentation lexicographique nouvelle et surtout en partant des postulats et des méthodes de la linguistique structurale. La patiente reconstruction du savoureux jargon de la Coquille permet de déchiffrer les ballades et il apparaît bien qu'elles sont consacrées à l'activité des différentes catégories de malfaiteurs en butte à la police et à la justice, faux-monnayeurs, entauleurs et autres casseurs de coffres. Mais sous ce texte en surgit un deuxième, puis un troisième. Chaque mot, chaque phrase, chaque poème se lit trois fois et les trois leçons forment un tout : les dangers du métier, du jeu, de l'amour ; métier de voleur comme on l'a dit, jeux de cartes où tout le monde triche, amour en l'occurrence pédérastique. Cette structure, si insolite à nos yeux, est conforme à la rhétorique médiévale et il faut y voir une forme de la poésie hermétique des troubadours. Le code ainsi décrypté, le problème rebondit : s'appliquant à coup sûr aux Lais et au Testament, c'est l'interprétation de l'oeuvre entière de Villon qui doit être reprise. Et en même temps qu'une introduction aux coulisses de la lexicologie moderne, cette savante étude est la plus vivante évocation de la vie de la pègre au XVe siècle.

  • Le baron d'Holbach (1723-1789) reste le prince des Athées, le modèle du philosophe matérialiste, le plus radical des Encyclopédistes. Pourtant ce sommet de la « philosophie des Lumières », ami de Diderot, inspirateur de Sade et rival de Voltaire reste aujourd'hui presque inconnu : aucun des quarante ouvrages de d'Holbach, notamment le fameux Système de la nature, n'a été réimprimé depuis plus d'un siècle. Après avoir exposé de façon vivante et approfondie la vie du baron, les sources auxquelles il a puisé - notamment les matérialistes et déistes anglais, les libertins français du XVIIe siècle, les chimistes et minéralogistes allemands - Pierre Naville analyse son oeuvre centrale : le Système de la nature, et les réactions qu'elle a entraînées dans l'opinion. Une partie importante du livre est consacrée aux conceptions morales et politiques de d'Holbach, libéral et adversaire des Physiocrates. Les idées du baron d'Holbach sont éclairées par les développements ultérieurs de la science, de la philosophie et de la sociologie. L'auteur montre ainsi que parallèlement au renouvellement des théories engendrées par Hegel ou Marx, le courant illustré par Hobbes, Diderot ou d'Holbach a connu à notre époque un regain de vitalité dû au développement des sciences de la nature et de l'homme. L'ouvrage comprend en outre une bibliographie complète du baron d'Holbach et des travaux qui lui ont été consacrés, ainsi qu'une série de documents d'archives, dont certains inédits. Dans une préface écrite pour cette édition remaniée (ce livre avait déjà paru en 1943 dans la collection « Leurs Figures »), l'auteur répond aux critiques adressées par la philosophie marxiste et par l'existentialisme contemporain à la philosophie des Lumières qui ouvre l'époque moderne.

  • La caverne se compose de trois parties : l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis, symboles d'une initiation progressive à la critique radicale de la notion de cause intelligible. Tout l'ouvrage déploie la question de savoir si les célèbres Yahous, imaginés par Swift, sont dotés d'une lueur de raison. L'Enfer étudie l'empire et le destin du calcul, texture et mesure des "causes". Descartes, Don Quichotte, saint Ignace et quelques autres témoignent d'une histoire cachée du sacrifice rituel. Celui-ci apparaît au coeur de l'évolution de la physique, de Thalès à Einstein. La notion d'idole est réintroduite dans la métaphysique. Le Purgatoire est placé sous la protection d'Homère et de Dante. Le destin de la raison naturelle des Yahous est soumis à une forte purge intellectuelle. Le narrateur, voguant d'île en île, visite tour à tour Scylla, l'île des Innocents, l'île des Disputeurs, des Lotophages, de Médamothi et d'Hélios Hypérion. La métaphysique "cyclopéenne" est observée et moquée en son oeil rond. Les personnages qui animent en secret la logique classique se démasquent. L'histoire des mathématiques, tantôt jansénistes, tantôt pélagiennes, est mêlée aux problèmes de la théologie et de l'exégèse sacrée. Une certaine lecture symbolique de l'Odyssée sert de référent constant à une "divine comédie" de la métaphysique occidentale. On découvre, ce dont on se doutait, que la théologie est malade de sa philosophie. Le Paradis raconte comment les philosophes, transportés au paradis de la pensée, où les choses sont enfin des choses et les preuves des preuves, s'initient à l'ironie socratique. Par une exégèse de la mort de Socrate, et par une analyse des actes et des feux de l'esprit, les rapports de la philosophie grecque au christianisme sont soumis à un questionnement nouveau et testimonial. L'ensemble de l'ouvrage développe, dans ses conséquences philosophiques, une anthropologie critique des idoles. La mise en question radicale de l'intelligibilité de la notion de cause, amorcée par Science et Nescience, débouche sur la nuit obscure de la philosophie et sur l'écoute, en elle, d'une vive flamme de la raison.

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