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  • "À la fin tu es las de ce monde ancien" Et c'est peut-être pour cela qu'Alcools nous marque autant, nous a accompagné de ces musiques à syncope étrange, et pourtant tout ancrées dans nos perceptions les plus fines.

    Une borne dans l'élan moderner de la poésie, peut-être à partir de cette rature dans le manuscrit conservé à la bibliothèque nationale, ce "soleil cou coupé" qui surgit pour conclure, après le grand défilé des villes d'Europe.

    Oeuvre qui se débarrasse en cours de route de toute ponctuation pour nous arriver avec plus de lumière.

    Comment ne pas en disposer à sa guise sur nos appareils numériques ?

    FB

  • Le grand hymne au désir de notre littérature.

    Machine perverse, des êtres qui s'affrontent, manipulent, trament leurs rendez-vous dans les couloirs. Mais toujours pour la passion, toujours pour l'amour, dans ces temps où il est contraint et forcé par les normes sociales.

    Un grand ébranlement de la liberté d'écrire.

    Mais quelle formidable machine narrative : 175 lettres, et tout l'arsenal possible, lettres incluses dans une autre, lettre ouverte par erreur, lettres qui se croisent, lettres portées directement, ou bien dictées. C'est le relief même créé par ce jeu d'envois indirects, pourtant tout lestés de la parole réelle des protagonistes, qui fait qu'on dévale dans l'histoire - même les notes de l'auteur, sur les lettres qui manquent, par exemple, ajoutent à la mécanique. Normal, puisqu'on nous prévient d'emblée qu'il s'agit... d'un roman.

    Et peut-être n'a-t-on pas assez insisté sur ces dates discrètes au bas ou en haut de chaque lettre : du 3 août au 14 janvier, soit six mois de ce bouquet de lettres creusant une même intrigue - histoire en temps réel.

    Et qui prend un nouvel intérêt aujourd'hui : au moment où la correspondance privée devient un rouage essentiel de la société, naît une forme littéraire qui en reprend la matérialité et la temporalité. Lire aujourd'hui le plus exemplaire et sauvage des romans éspitolaires, c'est s'interroger sur les formes littéraires qui nous sont promises, à nous qui utilisons d'autres façons d'échanger que la lettre postale.

    Mais bien sûr, entre Merteuil et Valmont, on peut oubier tout cela : Sade sortira bientôt armé à l'horizon, et ce livre fonde une bonne partie de la littérature qui le suit.

    FB

  • Qui de nous n´a pas rêvé à l´aventure du Grand Meaulnes ?
    Sans doute, pour ceux de ma génération, c´était plus facile : les écoles primaires étaient les mêmes, et il y avait un forgeron maréchal-ferrant dans la rue principale du village (à Saint-Michel en l´Herm, il s´appelait Jubien).
    La vie n´avait pas tant changé, lieux, circulations, objets, du temps du Grand Meaulnes à nos années cinquante. La bascule est venue après, radicale. Michel Chaillou citait souvent cette phrase extraordinaire, où le seul adjectif ordinal suffit à conditionner et le mystère et le rêce : Et, toute la nuit, nous sentions autour de nous, pénétrant jusque dans notre chambre, le silence des trois greniers - pourquoi trois ? Tout tient à ce trois. Mais le mot grenier qui était pour ceux de mon âge associé à un univers bien concret, une odeur de pommes séchant tout l´hiver du côté maternel, et celle des pneus Michelin neufs du côté paternel, que représente-t-il lorsque nous intervenons en collège, ou cherchons à reconstruire la même bascule fantastique avec l´univers urbain des collégiens d´aujourd´hui.
    Et lorsque, en atelier d´écriture, on m´écrit une phrase comme le jour où j´ai vendu ma Nintendo, quand je l´ai rachetée c´était la même et en plus je l´ai payée plus cher, il y a ce référent temps qui se déplace à mesure des éléments de la phrase, technique ici spontanée mais qu´on trouve aussi chez Beckett, et surtout, à fouiller ensuite avec l´élève, il y a ce changement de pratique : faute de grenier, on stocke dans la cave, et la cave étant lieu d´échange et non pas d´accumulation, on troque. Comment alors percevoir l´imaginaire fantastique propre au Grand Meaulnes, lié à la permanence des choses, les déguisements dans le domaine ?
    Mais tel est le mystère de la lecture et du conte que nos propres enfants, quand ils se glissent dans le Grand Meaulnes à leur tour, y installent tous leurs rêves. Probablement différents des nôtres (j´ai au programme, l´an prochain, en plein pays du Grand Meaulnes, de recevoir pour 5 ou 6 séances d´écriture une classe de collège à l´abbaye de Noirlac, et la traiter comme un labyrinthe, un univers qu´il nous serait entièrement libre d´explorer, j´ai grande hâte...).
    Je crois que j´ai relu le Grand Meaulnes à chaque étape de ma vie. Maintenant encore, tous les deux ans, trois ans. Et toujours des découvertes : récemment, Bergounioux m´amusait, retrouvant lui aussi de mémoire la construction séquentielle des premières pages, la mère du narrateur mise littéralement à l´ombre, remplacée par la mère d´Augustin, et cette terrible phrase qui est la première que le narrateur entend - si on met Augustin Meaulnes en pension ici, c´est que son frère s´est noyé, le narrateur prenant ainsi la place du mort. Sans Bergounioux, je n´aurais jamais lu ainsi, et c´est pourtant criant.
    Bonne lecture. C´est un cadeau empoisonné, un livre magique. Ce que je veux prouver : vous ne dévorerez pas le Meaulnes, vous découvrirez sous un autre oeil, page à page, comment il fonctionne. Et, pareil que les trois greniers, comment il devient cette machine à rêve...
    C'est un texte incroyable à rouvrir, reprendre - lecçon de rêve, sur fond menaçant de catastrophe mondiale.
    Visitez aussi le site Alain-Fournier / Grand Meaulnes...

    FB

  • L'art n'a pas à être moral, l'artiste n'a pas à s'occuper des conséquences sociales de son chemin vers le beau.

    Oscar Wilde y laissera la vie. Aura de scandale qui le poursuit toujours.

    Et son fabuleux Dorian Gray, en 1891, est publié de façon anonyme, comme anonyme la belle traduction originale de 1895 que nous proposons ici, en telle harmonie avec le siècle finissant.

    Un roman du désir. Mais avant tout un conte fantastique, et qui fait mal: le portrait que réalise du jeune Dorian Gray le peintre Basil Hallward serait un tel idéal de la beauté que le tableau devient insupportable à celui qui en fut le modèle.

    Et s'il était possible que ce soit le tableau qui vieillisse, et que lui, Dorian Gray, garde à jamais ce visage tel qu'il a été transcendé et fixé ?

    L'incroyable puissance du récit tient à ce noeud, jusqu'au coup de couteau final.

    FB

  • Germinal

    Emile Zola

    Written to draw attention to the misery prevailing among the poor in France during the Second Empire, this novel depicts the grim struggle between capital and labour in a coalfield in northern France. Yet, through the blackness of this picture, humanity is constantly apparent.

  • Quel chef d'oeuvre: l'horreur n'est pas recherchée pour elle-même - elle ne déborde jamais dans le texte : elle est effrayante, mais absolument. Elle tue, cependant. Et son inventeur en sera l'ultime victime. On ne triche pas avec ce qui est réservé à Dieu : créer l'homme. Le sous-titre: Frankenstein, ou le Prométhée moderne.

    On est en 1818, quand Mary Shelley nous offre cette création-monde. Tout ce qui bientôt fera l'art romantique. Héros mangés d'art. Et la passion du voyage: dans ce roman incroyable on parcourt toute l'Europe de cette aristocratie nomade, Genève ou le Rhin, les Alpes ou l'Italie. Et puis cette longue remontée vers l'Écosse des malédictions.

    Un défi tout aussi formel: jeu multiple d'emboîtements, de récits interposés, jusqu'à ce moment magnifique où le monstre lui-même se met à partler dans le livre. Mais pour dire comment il s'y est pris pour apprendre à parler et à lire. C'est à en pleurer: lui-aussi est victime de sa violence, avant de la renverser en menace.

    Alors qu'elle est belle, cette échappée d'un bateau vers le pôle Nord, embarquant Frankenstein à la poursuite de son propre monstre, l'être sans nom qu'il a formé de ses mains pour défier la mort.

    Vous l'avez déjà lu trois fois, l'inimitable roman de Mary Shelley, dans les vieux livres de l'adolescence ? Eh bien ça fera quatre. Et l'enchantement garanti, le frémissement aussi.

    FB

  • Marie-Madeleine Pioche de la Vergne, comtesse de Lafayette, fait paraître anonymement La princesse de Montpensier en 1662 : elle a 28 ans.
    La princesse de Montpensier meurt à 24 ans, dans la France déchirée par les guerres entre catholiques et protestants, dans cette époque rude qui a vu surgir Agrippa d'Aubigné : qu'on se reporte à son Printemps et ses Stances pour savoir comment on osait aimer.
    C'est un livre bref, tendu, compact. Presque une seule phrase. Cela va vite. On ne s'écarte jamais de la tragédie principale, celle de quatre personnages, et quelques utilités. L'amant de coeur, mais rapprochement interdit, et course l'un vers l'autre qui fournira le drame, et la chute - lui s'en sortira mieux. Le mari, et l'ami du mari. Tous et quelques d'autres obnubilés par la beauté de cette fille, et qui s'aurotisent donc d'en annihiler le destin.
    C'est pour cette technique ébouissante et tendue du récit, sur destin de femme en temps de guerre et l'ombre de la Saint-Barthélémy, qu'il faut se réapproprier l'histoire à même le texte.
    Tel homme politique a beaucoup fait pour la Princesse de Clèves, l'hommage dépasse ici la langue.

    MD  

  • Le droit à la paresse de Paul Lafargue, gendre de Karl Marx, a toujours tenu un rôle privilégié beaucoup plus pour notre imaginaire qu'en tant que texte sociologique ou politique. Alors, on pourrait se dispenser du travail ?
    Ces théories ont pris tout récemment une nouvelle actualité, et nos modes de vie nous conduisent en permanence à nous en reposer la question. Le chômage massif et organisé comme permanence sociale, la brutalité des licenciements, l'histoire de la protection sociale en France et ses côtés parfois anachroniques. L'émergence de la culture des loisirs et la marchandisation du temps libre, c'est tout cela que nous faisons résonner dans le titre paradoxal de Lafargue.
    Pourtant, comme nous sommes proches des analyses de Engels sur la classe ouvrière anglaise, la mise au jour des mécanismes de l'exploitation la plus sauvage du travail humain dans les filatures, mines, hauts-fourneaux.  C'est à ceux qui posent comme idéal que l'ouvrier, l'enfant, l'ouvrière n'aient à travailler que douze heures par jour que s'en prend Lafargue. Les concepts de temps et de consommation qu'il établit, à nous de les relire de façon active.
    Ecrit ans l'écho de la Commune à laquelle Lafargue participe, dans la dureté de la répression ouvrière de ces années 1880, le Droit à la paresse est dans ma bibliothèque numérique depuis bien longtemps.

    FB

  • La magie circulaire de A la Recherche du temps perdu, c'est que le narrateur, tout à la fin, commence de rédiger le livre dont nous venons de finir la lecture. Assomption par le monde des lois de l'écriture, et de son héritage : la grand-mère avec son parler Sévigné, M. de Charlus avec Balzac, et les lectures d'enfance du narrateur, sa passion pour la simplicité de George Sand.
    On sait que Marcel Proust a dû attendre ses 37 ans pour que cet accès à l'écriture de ce qui deviendrait A la Recherche du temps perdu lui soit enfin possible. Mais que toute sa vie et son tavail jusque là y tendaient, depuis les esquisse de Jean Santeuil aux traductions de Ruskin, aux essais sur Baudelaire, Flaubert et Nerval rassemblés dans le Contre Sainte-Beuve.
    Traditionnellement (il a déjà plusieurs fois été édité de façon autonome), ses Journées de lecture sont désormais considérées comme un moment spécifique, une étape de ce virage. Texte pour une fois définitivement fixé par Proust, il sert de préface à sa traduction de Sésame et les Lys de Ruskin (sous le titre initial, encore plus direct, de : Sur la lecture). Mais les matériaux qu'il y emploie sont décisifs : certains s'intègreront quasiment tels quels à Combray. Et admirons, au passage, la place de l'écriture dans cette société à laquelle la première guerre mondiale mettra un terme : le lien lecture-écriture posé de façon aussi liée.
    Et peu importe les livres, même si on croisera Schopenhauer ou Racine et Shakespeare: ce qu'il nous dit, c'est le temps de la lecture, le rapport aux heures, à l'essentielle solitude.
    Texte d'amour, qui nous renforce - très simplement - dans notre rapport nécessaire à lire. Et renouvelle de façon étonnamment vivante le pacte que nous tissons aujourd'hui avec la lecture via nos écrans.

    FB

  • Un jeune danois à Paris tente vainement d'y affronter les éléments insaisissables de cette vie. C'est Paris en effet, qui devait réveiller les angoisses intimes de Rilke.

  • Ubu roi

    Alfred Jarry

    Voilà un bon siècle que le Père Ubu a lancé son Merdre retentissant et inaugural. Merdre qui est d'abord celui de Jarry élève du lycée de Rennes à l'adresse de monsieur Hébert, son professeur de physique, « tout le grotesque qui est au monde » ; merdre énorme lancé à tous les petits monarques du Savoir et du Pouvoir (militaire, économique, politique, religieux, etc.) qui se jettent dans le siècle armés de nouvelles techniques de prolifération verbale, et dont le Père Ubu est le reflet à peine déformé.

    Merdre à leur langue surtout, à la langue comme instrument de pouvoir par lequel s'exprime le Schwergeist - l'esprit de lourdeur - de l'époque moderne condamné par Nietzsche avant de sombrer. Malgré les échecs - à trois reprises il rate le concours d'entrée à l'Ecole Normale Supérieure, échouant donc à rejoindre le monde de ses maîtres -, Jarry ne sombre pas, peut-être par sa capacité à ne pas se détourner de la foule pour se réfugier en Haute-Engadine, mais au contraire à l'affronter et à lui dire la vérité que représente Ubu sous ses dehors les plus grotesques. Parole de vérité qu'expérimente Jarry à travers son extravagance littéraire, mais aussi et peut-être surtout une vie hors normes.

    Un siècle plus tard, nous sommes toujours les contemporains d'Alfred Jarry par la prolifération universelle des Pères Ubu parlant et parlant au nom des idéaux les plus divers (la Démocratie, l'Entreprise, la Raison, la Sécurité - que sais-je encore, la liste est longue) au moyen desquels ils affirment leur gros et gras pouvoir de langage. Face à cette prolifération, l'implosion de la parole autoritaire à laquelle nous invite Jarry avec Ubu roi, puis avec le docteur Faustroll ou le Surmâle parmi ses autres inventions, ne peut qu'être un vrai plaisir de lecture, par la formidable démonstration de liberté qu'elle représente face à la puissance grotesque du monde.

  • Combien de fois, après avoir lu en public le texte suivant, m´a-t-on demandé d´où je le tenais ?

    Symptômes de ruine. Bâtiments immenses.
    Plusieurs, l´un sur l´autre. des appartements, des chambres, des temples, des galeries, des escaliers, des coecums, des belvédères, des lanternes, des fontaines, des statues. - fissures, Lézardes.
    Humidité promenant d´un réservoir situé près du ciel. - Comment avertir les gens, les nations - ? avertissons à l´oreille les plus intelligents.

    Tout en haut, une colonne craque et ses deux extrémités se déplacent. Rien n´a encore croulé. Je ne peux plus retrouver l´issue. Je descends, puis je remonte. Une tour-labyrinthe. Je n´ai jamais pu sortir. J´habite pour toujours un bâtiment qui va crouler, un bâtiment travaillé par une maladie secrète. - Je calcule, en moi-même, pour m´amuser, si une si prodigieuse masse de pierres, des martres, de statues, de murs, qui vont se choquer réciproquement seront très souillés par cette multitude de cervelles, de chairs humaines et d´ossements concassés. - Je vois de si terribles choses en rêve, que je voudrais quelquefois ne plus dormir, si j´étais sûr de n´avoir trop de fatigue.

    C´est que Baudelaire lui-même n´a peut-être pas réussi totalement le défi qu´il exprime dans sa préface, et là on a tous ce passage en mémoire :

    Quel est celui de nous qui n´a pas, dans ses jours d´ambition, rêvé le miracle d´une prose poëtique, musicale sans rhythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s´adapter aux mouvements lyriques de l´âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ?

    C´est surtout de la fréquentation des villes énormes, c´est du croisement de leurs innombrables rapports que naît cet idéal obsédant.

    En fait, dans l´entrelacement des tentatives, les Petits Poëmes en prose ne sont pas un après des Fleurs du Mal, mais comme une étape, où Baudelaire prend des éléments venus de ses traductions de Poe, ou bien Poe poussé à une limite qu´il ne contient pas, s´en sert de greffon pour une narration, et souvent le poème des Fleurs du Mal accomplira ce territoire très précis en l´enchâssant dans ces rythmiques infinies. Et peut-être que c´est Rimbaud, dans ses Illuminations ou Lautréamont, dans ses Chants de Maldoror, qui accompliront la prose de la ville dont rêvait Baudelaire ?
    N´empêche qu´ici naît l´écriture de la ville, naît la posture du poète, celui qui va s´embarquer plus de vingt ans dans la construction des minces Fleurs du Mal. Et il lui faut la cruauté, le regard, le rêve, la ville, alors en voilà le chantier.


    FB

  • C'est la guerre. On est en 1917. Marthe a 18 ans. Elle est fiancée à Jacques. Jacques est au front.
    Alors François, jeune lycéen, s'éprend de Marthe, et Marthe tombe dans les bras de François.
    Ils deviennent amants. Au loin, parfois, résonne le canon.
    Publié en 1923, lancé avec fracas par Bernard Grasset, Le diable au corps fit couler beaucoup d'encre, d'abord en raison du talent précoce de Radiguet, ensuite et surtout parce qu'il malmenait la figure, toujours sacrée, du soldat, faisant de la guerre l'une des conditions du bonheur sexuel.

  • Comment, pris à nouveau par la magie profonde et simple de "La mare au diable", on ne penserait pas d'abord à l'émotion que dut éprouver George Sand elle-même écrivant, à ces mots qui se déroulaient implacables et justes, si doux ou si tranquillement violents - son oeuvre ici culmine.

    Qu'on n'y cherche pas un siècle enfui, ni les souvenirs exotiques du Berry rural. Sand sait ce qu'elle fait : écrire la friction d'un code social, basé sur la nécessité d'une économie rurale dure et pauvre, avec les lois éternelles de l'amour entre les êtres.

    Le génie de Sand, ici, c'est bien sûr les personnages. Trois au centre, cinq ou six autour, un cheval.

    Il se passe quoi: quasi rien. Des conversations où dire ce qui compte ne se peut pas.

    Le génie de Sand, c'est de transformer cette simplicité même en récit épique : dans trois chapitres miraculeux, on va s'agarer au crépuscule, l'homme, la jeune femme, l'enfant. Un brouillard, un feu qu'on allume, la proximité et la détresse. Meaulnes en naîtra presque d'un simple décalque.

    Une femme, un homme, un enfant, et le code qu'on violente.

    Tout est beau, ici. Mais indispensable : à relire d'un trait. En oubliant tout ce qu'on a pu vous en dire, qui vous en a éloigné.

    FB

  • L'Angleterre a connu, cent quarante ans avant la France, une révolution, un parlement régicide, une république et une restauration fertile en règlements de comptes. Victor Hugo a choisi ce dernier épisode pour brosser un tableau épique de l'aristocratie anglaise à travers la destinée extraordinaire de Gwynplaine, l'Homme qui Rit.
    À la fois roman d'aventures, exposé historique et social, drame injouable et poème visionnaire, ce roman est le plus fou de tous les romans de Hugo. C'est aussi le plus riche de toutes les obsessions de son auteur. On a cru pouvoir, à son propos, citer Freud et le surréalisme.
    Le bateau pris dans la tempête, la vision du pendu servant de vigie, la cabane-théâtre des saltimbanques, les tirades philosophiques d'Ursus, les machinations du traître Barkilphedro, la chirurgie monstrueuse d'Hardquanonne, le portrait de la princesse perverse, l'or des palais et le scandale à la Chambre des lords sont, plus que des morceaux de bravoure, des morceaux d'anthologie.

  • Un continent de lave poétique, prose, versets, animaux, fous, devins, imprécateurs, mis au service de celui qui, après s'être retiré au désert, revient vers les hommes, et que "commence son déclin".

    Le Surhumain, la guerre, la pauvreté, la violence, le désir, la ville, les îles, le corps : tout ici s'agrège et s'entrechoque, et c'est toute notre civilisation et son histoire qui vient se lire elle-même.

    On n'en a jamais fini de se plonger dans ce texte, d'y mesurer son propre chemin intérieur, de s'y ébrouer - et de s'enfuir. A la fin, plus rien qu'un âne qui brait inlassablement.

    On a la chance que la première traduction, celle de Henri Albert, au tournant du XXe siècle, soit elle aussi devenue ce monument incontournable.

    Ce sont des forces pour le présent. Forces mauvaises et forces belles, mêlées indissolublement.

    FB

  •  Un conte comme tous les contes : souhaitez ce que vous voulez, et ça va vous arriver. La mort des autres, le grand amour...  Seulement, il y a un prix : cette peau qui rétrécit... Et votre vie qui finira avec elle.  Pourquoi pas. Seulement c'est le Paris qui explose, juste avant que Haussmann le repeigne. Le jeu, la prostitution, l'industrie, la presse, toutes les figures du moderne sont dans l'ombre des ruelles, larvées. C'est la Peau de chagrin qui va lever le couvercle pour les nouveaux démons.  Vous entendrez Baudelaire à chaque figure du récit : Dans des fauteuils fanés des courtisanes vieilles... Son Paris il l'a appris dans ce livre. Conte moderne, qui commence par une tentative de suicide avant la rançon à payer. Le mystique contre la bourgeoisie ? Mais c'est elle qui gagne.  Et peut-être pour Balzac aussi, la peau de chagrin... Ce sera son premier succès, mais considérable, immense. Il écrira bien d'autres et d'autres livres, les rassemblera dans le magistral édifice de la Comédie humaine, mais une seule fois il rencontrera de cette façon l'insconscient de son époque. Livre fétiche, page turner : une fois débutée la machine vous êtes pris. Et c'est bien pour cela qu'il fallait la version numérique.  FB

  • La veille de Noël, un homme lit l'histoire étrange racontée par l'un des témoins des faits rapportés, une gouvernante chargée de garder deux enfants que viennent hanter des fantômes dépravés qui se jouent de leur innocence. Le texte est accompagné d'outils pédagogiques permettant l'analyse du récit et de sa structure narrative complexe et l'étude du genre fantastique.

  • Une période où Flaubert ne va pas bien. Échecs relatifs de ses livres, et la petite fortune qui lui permettait d'être à l'abri des misères du siècle, bien écornée par le soutien à apporter à sa nièce Caroline, qu'il a élevée.

    C'est dans ce passage à vide, avant le grand rebond satirique de Bouvard et Pécuchet, qu'il s'attelle à trois miniatures essentielles. Non pas qu'il s'agisse de nouvelles ou récits brefs : la vie exemplaire de Félicité, la servante de Un coeur simple, est un livre à lui tout seul, une des plus grandes démonstrations de la prose française. Et peut-être jamais Flaubert n'a-t-il été aussi loin dans la précision du concret, le goût des choses (si elles sont dites), ainsi le fameux perroquet, la procession, et cet incroyable portrait de la relation maître à domestique.

    Et dans la Légende de Saint-Julien l'Hospitalier, on retrouvera comme ces vieux vitraux d'église, et toutes les fantasmagories qui hantent Flaubert (la scène de chasse en ouverture) depuis sa tentative des Tentations de Saint-Antoine, comme dans Herodias on retrouvera les ors romaines de Salammbô.

    Et tout cela comme un poème. Textes qu'on s'imagine toujours connaître, et qu'on redécouvre dans leur étonnante puissance à chaque relecture. C'est violent.

    FB

  • Cette collection de classiques, depuis le début, c'est ma bibliothèque numérique personnelle, constituée au fil des années. Mon cabinet de curiosités, les textes auxquels je suis le plus attaché.
    Nous proposons simultanément deux textes majeurs de Marivaux, mais beaucoup, beaucoup trop méconnus. Pourquoi, parce que révolutionnaires avant l'heure, instables, malsains ?
    Parce que, dans ces deux pièces brûlots, écrites et jouées à 20 ans d'intervalle, en 1725 et 1744, Marivaux, le roi du travestissement, des fausses apparences, le funambule des jeux de dialogue, prend pour thème l'ordre social lui-même, et la domination d'un homme sur un autre homme.
    Pour chaque texte, une idée de départ renversante : dès leur naissance, deux garçons et deux filles ont été élevés dans des murs, sans aucun contact avec l'humanité. Le Prince vient assister au lâcher des fauves : on les met en présence, on les confronte à un miroir - ce qui fonde notre humanité part-il d'un principe naturel ? Et s'ils réinventent nos perversions, cela les justifie-t-elle ? Voilà pour La Dispute, dont Koltès a fait l'exergue à son Solitude dans les Champs de Coton. Ou bien, voici des naufragés dans une île où les maîtres deviennent esclaves, et les esclaves, maîtres. C'est une république, mais on ne peut s'enfuir. Comment chacun va-t-il se glisser dans la peau du rôle contraire à ce que le destin lui avait assigné ? Voilà pour L'Île aux esclaves.
    Marchandises dangereuses, manipulation de l'être humain : mais on est sur la scène de théâtre, c'est Arlequin, à la fois naïf et rusé, avec le grain de méchanceté qu'il faut. Trop osé pour Louis XV : par un ultime artifice rhétorique, qu'il affectionne, Marivaux fera bien rentrer tout son dispositif dans l'ordre, avant de ranger.
    Il me semblait important de proposer ensemble ces deux singularités majeures, ces prouesses de la langue, mais ces deux laboratoires à cru de la nature humaine. Un prodige - on est quelques-uns à le savoir, on le met en partage.
    Chacun des textes, à titre exceptionnel dans publie.net, est accompagné d'une présentation d'une dizaine de pages.

    FB

  •  Zola a mauvaise presse : on le trouve trop lourd pour notre goût nouvelle-cuisine de la littérature. Ses personnages, trop soumis à leurs pulsions, violentes ou lubriques. On le remet en perspective après Flaubert le ciseleur, Maupassant le jongleur, et on voit les lourdes ombres du XIXe finissant, l'affaire Dreyfus, le capitalisme sauvage, nous promettre une lecture bien trop sérieuse et appliquée pour ce qu'on en voudrait.  Mais on est tous tombés dans Zola à l'adolescence. Et précisément pour les mêmes raisons, les mêmes ciels lourds d'orage, cette même sexualité à fleur de phrases et de visages, et la violence d'un monde si près du nôtre, qu'il l'enfante.  Alors, quand on rouvre la grande pyramide des Rougon-Maquart, on ne sait pas trop, parfois, par où l'aborder. La violence crue et sourde de Germinal, la figure hâve de l'artiste de L'Oeuvre, la boue partout dans La terre, ou les échappées mystiques ou presque érotiques du jardin de l'abbé Mouret ?  Zola, c'est tout cela à la fois, indissociable. Mort d'une asphyxie accidentelle à 62 ans, il n'a pas su produire lui-même la conclusion - y en avait-il une, ou bien : ne sommes nous pas nous-mêmes cette conclusion, parce que rien de ce que Zola décrit ne nous est épargné ?  Le commerce dans le Bonheur des dames, la Locomotive de la Bête humaine sont des autres versants de cette même grande bascule : l'invention de notre société moderne - Baudelaire en prenait les symptômes, Zola doit la charrier dans sa masse.  Voilà un livre de jouissance, de plaisir de la langue, un livre d'accumulation - et aucune grâce qui nous soit faire, lorsqu'on fabrique le boudin dans la charcuterie. Mais c'est le peuple, le grand peuple de Paris, le peuple avec son verbe. La métropole est née, elle a passé les deux millions d'habitants : il faut la logistique qui les nourrisse.  La force musculaire et le bonheur de Zola, c'est d'aller là, et d'en faire roman. Il faut y revenir, et une fois le livre démarré, accepter de ne plus s'arrêter.  FB La série Zola de publie.net est numérisée, révisée et préparée par Daniel Bourrion. 

  • Michelet, c'est l'irruption de l'Histoire dans la pensée, avec les outils de la littérature.

    Il vient de terminer son Histoire de France. Il reste tant de nuit. Dans cette nuit, le crime: crime collectif, même si l'Église lui sert de bras.

    Dans les manuels de l'Inquisition, dans les vieilles relations des procès de sorcellerie, Michelet découvre la naissance d'une idée: la femme.

    L'étendue du crime, les centaines ou milliers de victimes, en expiation de quoi ? L'inconscient collectif de l'homme face à ce qui lui fait peur.

    L'examen est révoltant, il est dur, à la limite parfois de l'insoutenable. Mais les rouages ne sont pas des fantômes dont nous nous serions à jamais débarrassés.

    /> L'enquête de Michelet est passionnante en elle-même, elle ouvre à grands pans sur notre présent.

    FB

  • Au départ, en 1760, l'histoire réelle d'une religieuse de Longchamp.

    Mais, pour qui a lu Sévigné ou Saint-Simon, combien d'histoires identiques pendant des décennies et décennies ? Jeunes femmes enterrées vivantes dans des couvents qui font leurs affaires de la dot déposée pour le placement. Sombres raisons d'héritages et de partage de bien. Libre disposition des êtres.

    La réalité que dévoile Diderot, c'est là, la convocation de littérature. La violence simple, coercitive. Puis la tentative de faire passer l'autre pour fou. Puis la torture même.

    Enfin, la perversion du système en lui-même. Et le fond sous-jacent de l'homosexualité dans sa répression tout aussi brutale.

    Pas besoin de vraie publication (ça attendra la mort de Diderot, en 1790), pour que la Religieuse devienne ce brûlot où c'est tout simplement de la liberté à disposer de son corps et de sa vie, qu'il est question.

    Le réquisitoire contre l'église catholique vient battre ce qu'elle est dans notre époque même, les faits divers en déchirent assez souvent l'actualité. Mais le saisissement narratif qu'impose Diderot, le basculement dans le dialogue, le tranchant des êtres, la lecture haletante qu'il provoque - c'est littérature.

    FB

  • Le livre ultime de Flaubert : celui qu'il voulait comme l'aboutissement de lui-même, et un résumé de l'humanité.
    Pas glorieux, le Flaubert ultime, entre une solitude véritable, les problèmes d'argent récurrent, et un monde qui s'en va à vau l'eau.
    Dans ses chantiers au long cours, l'idée d'un dictionnaire des idées reçues, d'une encyclopédie de la bêtise. Le monde tourne bureaucrate ? Alors on prend comme Don Quichotte et Sancho Pança deux employés de bureau. C'est la modernité radicale de Bouvard et Pécuchet.
    Ils vont tout voir, tout faire. Gérard Genette a calculé qu'en empilant tout ce qu'ils font, leur retraite dure 165 ans. Mais chaque chapitre est une lame tendue, on passe en revue (on exécute, en le faisant soi-même), la religion, l'amour, l'éducation, mais aussi l'archéologie, le jardinage, la politique locale.
    Ils ratent tout : mais c'est bien ce qui caractérise la société bourgeoise, aux yeux du grand Flaubert.
    On rit, à Bouvard et Pécuchet, comme on rit au Quichotte : pas possible de s'en empêcher. Et pas de plus belle humanité que ce comique poussé jusqu'à la caricature, quand tout oppose et tout réunit et Bouvard et Pécuchet.
    N'empêche qu'au bout, c'est le tragique qui l'emporte :  ce qu'ils auront enfin inventé qui marche ? Retour à leur métier premier, la copie. Sauf que cette fois il s'agit de tout copier. Et nous attendrons toujours ce dernier chapitre que Flaubert n'a pu qu'esquisser.

    FB  

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