• La force majeure

    Clément Rosset

    La joie est, par définition, illogique et irrationnelle. La langue courante en dit là-dessus plus long qu'on ne pense lorsqu'elle parle de « joie folle » ou déclare de quelqu'un qu'il est « fou de joie ». Il n'est effectivement de joie que folle ; tout homme joyeux est à sa manière un déraisonnant.
    Mais c'est justement en cela que la joie constitue la force majeure, la seule disposition d'esprit capable de concilier l'exercice de la vie avec la connaissance de la vérité. Car la vérité penche du côté de l'insignifiance et de la mort, comme l'enseignait Nietzsche et l'enseigne aujourd'hui Cioran. En l'absence de toute raison crédible de vivre, il n'y a que la joie qui tienne, précisément parce que celle-ci se passe de toute raison.

    La Force majeure est paru en 1983.

  • « Répondant à une enquête sur le nationalisme et la littérature, André Gide fit valoir que la France dans laquelle il vivait devait beaucoup à "un confluent de races" : il était à considérer que les plus grands artistes sont le plus souvent des "produits d'hybridations et le résultat de déracinements, de transplantations". La valeur d'un homme, d'après Gide, se mesure au degré de dépaysement, physique ou intellectuel, qu'il est capable de maîtriser... » Sur le thème de la place de l'étranger et de l'exil sous toutes ses formes, cet essai revient sur certaines figures de la littérature mondiale : Gombrowicz exilé en Argentine, Cioran et Benjamin Fondane changeant de pays et de langue, mais aussi Marina Tsvetaeva ou Alejandra Pizarnik, en rupture totale avec ce qui les entourait, et bien d'autres écrivains qui ont vécu en faisant sécession, qu'ils aient quitté leur pays ou n'aient pas bougé de chez eux.

  • On refuse au nihiliste le titre de philosphe ; on lui reproche d'usurper sa place et de singer la pensée sans la pensée même : le philosophe doit être le phare de l'humanité, et l'on ne conçoit pas que ce phare puisse éclairer un charnier ou, pire, une mer d'insignifiance.

  • "Le temps d'une vie, avez-vous fait bon voyage ? -- Moins pire que je ne l'imaginais. -- A quoi l'attribuez-vous ? -- A l'amitié que Cioran m'a portée, à l'audace que ses livres m'ont donnée. Et à la compagnie de quelques jeunes filles venues d'Extrême-Orient pour adoucir l'amertume des jours et donner un peu plus d'intensité à la volupté de l'éphémère. -- Qu'attendez-vous encore ? -- Que vous me laissiez en paix."
    Voici en quelques lignes le ton général de ces pages désenchantées sur la vie, comment affronter la mort puisqu'il faut en finir avec la vie ? Une écriture en apparence frivole et indifférente, profondément grave.

  • L'homme livre des fragments de sa vie. Il est le prophète d'un message qui s'écrit à mesure qu'il avance. Il n'est que de passage... Tant qu'il tiendra debout, il sera quelque part et n'aura qu'une idée en tête : aller ailleurs ! De temps à autres, bien sûr, il boit un coup à la santé de ceux qui le regardent... Ses semblables, ses frères...

    La marche, donc. Mais pas seulement. Une métaphore de la vie et de l'écriture.

  • « « Je fréquente », disaient autrefois les jeunes filles, avec cet air discret, mais involontairement triomphal, qui laisse deviner la transgression des lois. Le verbe fréquenter n'avait pas besoin de complément d'objet. Il se donnait l'assurance des verbes intransitifs. Les demoiselles évoquaient de cette manière leurs rendez-vous furtifs avec des jeunes gens. Rendez-vous que la morale réprouvait encore, dans une époque moins éloignée qu'il ne paraît. On n'imagine pas un lecteur de Proust dire de la même façon : « Je fréquente ». Pourtant, la pratique des écrivains revêt toujours quelque chose d'illicite, car le rapport entre l'auteur et le lecteur se noue d'une manière clandestine, à l'insu de la société. La lecture rend tous ses droits et tous ses charmes à la solitude. Et l'on sait que celle-ci ne bénéficie pas d'une excellente réputation. Voici donc les écrivains que j'ai fréquentés, à diverses époques, dans ces mauvais lieux solitaires que l'on appelle des livres. »

  • Notre époque proscrit les « états d'âme ». Elle nous conseille de les réprimer ou de les dissimuler soigneusement. Défense de flâner, de rêver, de s'émouvoir ! Par bonheur, il reste la littérature. C'est la « réserve » ou le dernier refuge de la délicatesse et de l'affectivité. C'est « le coeur d'un monde sans coeur »... On trouvera dans ce livre cinquante-cinq portraits d'écrivains contemporains qui se promènent sur la planète des sentiments. D'Emmanuel Berl à Stefan Zweig, en passant par Tristan Bernard, Antoine Blondin, Henri Calet, Cioran, Jean Cocteau, Colette, Léon-Paul Fargue, Élie Faure, Francis Scott Fitzgerald, Jean Giraudoux, André Hardellet, Valery Larbaud, Jacques Laurent, Paul Morand, Jean Paulhan, Henri-Pierre Roché, Roger Vailland, Paul Valéry, Léon Werth et Marguerite Yourcenar. Ces gens nous démontrent que la littérature est seulement soucieuse de la couleur des journées, des climats qui s'annoncent, des amours qui passent et des silhouettes qui s'éloignent. Afin que « toutes les choses d'ici-bas soient murmurées une fois dans l'ombre, une fois encore sur des lèvres tièdes ».

  • La rencontre avec Salah Stétié a eu lieu. Nous le savons depuis certaines de ces conversations, discussions, détournements d'avec le trafic des choses dans la rue de la terre, caprices, lassitudes, éloignements, rires éclatés, là, en ce printemps et cet été 1998, dans un des grands hôtels parisiens où nous nous étions donné rendez-vous. Elle s'est faite et a donné aussitôt de l'ampleur à ce que nous aurions voulu pouvoir dire déjà en deux, trois mots, peut-être quatre : une poésie parlée et comme à fleur de peau a donné de l'ampleur à l'articulation de nos pensées sur le monde. Dès le départ, face à Salah Stétié, nous choisissons de ne pas trop en dire, non seulement parce que nous n'avons rien à ajouter à ce qu'il a à dire, mais parce que nous soutenons ce rien - le « taire » et « se taire » - où la parole est d'ores et déjà engagée. « La clé est dans le simple », nous dit le poète dans l'un de ces entretiens. Alors, tout compte fait, nous avons voulu considérer Salah Stétié - poète, écrivain, homme engagé dans le temps, mémoire d'une double culture doublement créatrice - comme le tout autre qui ressemble absolument à Salah Stétié.

  • « Le dandysme est le dernier éclat d'héroïsme dans les décadences », écrivait Charles Baudelaire. Conçu comme le prolongement actualisé de Philosophie du dandysme. Une esthétique de l'âme et du corps (PUF, 2008) à travers la philosophie, la littérature, le théâtre, l'art, la musique, le rock, le cinéma ou la mode, cet ouvrage met en évidence, dans le sillage de Baudelaire, que le dandysme, cette « esthétisation de soi » par où l'être tend à faire de son existence une oeuvre d'art vivante, selon l'aphorisme d'Oscar Wilde, est en passe de devenir un acte de résistance face à l'émergence, au sein du monde moderne, de nouvelles formes de barbarie.
    Le dandysme ? Une aristocratie de l'esprit, certes ; mais aussi, par-delà le culte de la beauté, une révolte par l'élégance ! Et le dandy en tant que tel ? Le dernier héros des temps modernes ! C'est la raison pour laquelle ce livre se conclut, après avoir retracé l'histoire du dandysme classique et contemporain (de Lord Brummell à David Bowie en passant par Byron, Wilde, Barbey d'Aurevilly, Proust, Cocteau et Andy Warhol), sans oublier d'y mettre à l'honneur la femme dandy (George Sand, Coco Chanel, Virginia Woolf, Greta Garbo), par un manifeste, dit du « prismatisme », à l'intention des générations futures.

  • Cet ouvrage est une réédition numérique d'un livre paru au XXe siècle, désormais indisponible dans son format d'origine.

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  • Nous sommes désormais sortis d'une époque où la disjonction radicale de l'auteur et de l'oeuvre conduisait à n'envisager la relation de l'écrivain au monde, pour l'essentiel, que sous la forme d'un engagement qui, justement, le dégageait largement de ce qui l'avait fait écrivain, et l'établissait parmi les intellectuels. Rabattue au versant de l'histoire culturelle et du politique, la présence de l'auteur au monde se trouvait pour une part déliée des valeurs que ses livres, précisément, mettaient en oeuvre, et dont on ne retenait guère que des principes abstraits, c'est-à-dire séparés de l'expérience privée qui les avait forgés et de la forme qui leur donnait force. Le renversement opéré par ce livre est de montrer comment des valeurs au contraire singulières se construisent pour gouverner, d'un même mouvement, et une existence et une oeuvre que pour une part elles définissent en même temps que s'y découvre l'éthique de l'écrivain. Parler de morale dans l'écriture, c'est ainsi mettre au jour les flottements, aujourd'hui, du terme de moraliste, repenser dans une perspective strictement littéraire ce qui lie moralement un Sujet à son oeuvre et au monde, et montrer du même coup comment son expérience existentielle informe pour une part ses livres dans un essentiel souci d'authenticité.

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