• «Une paillette d'or est un disque minuscule en métal doré, percé d'un trou. Mince et légère, elle peut flotter sur l'eau. Il en reste quelquefois une ou deux accrochées dans les boucles d'un acrobate.» Ainsi s'ouvre Le funambule, un des textes emblématiques de l'oeuvre de Jean Genet, dédié à son ami Abdallah.

  • L'artiste est inventeur de temps. Il façonne, il donne chair à des durées jusqu'alors impossibles ou impensables : apories, fables chroniques.

    Le Temps scellé, une sculpture de Pascal Convert, a fait partie d'une grande exposition ayant le chef-d'oeuvre pour thème. On s'interroge sur les tensions qui surgissent alors entre l'autorité de l'oeuvre (créatrice de valeur) et l'inestimable modestie du travail (qui comporte, chez Convert, un aspect archivistique et historien). On s'interroge aussi sur les tensions inhérentes à Queen and Country, une oeuvre de Steve McQueen sur la guerre d'Irak, et où se révèle la position sur le fil de l'artiste dans le monde politique. Histoire de relire aussi les phrases de Jean Genet sur le funambule, cet être qui danse avec le temps qui le tuera pour sûr.

  • Les grands écrivains sont souvent de grands théoriciens. C´est particulièrement vrai en ce qui concerne les questions de genre et de sexualité. Analysant les oeuvres de Proust, Genet et quelques autres, Didier Eribon met en lumière la façon dont les romans sont des espaces où s´affrontent des conceptions antagonistes de la sexualité. Mais si diverses soient-elles, les théories se déploient dans des cadres normatifs. Si les romans mettent en scène des personnages « transgressifs » et des pratiques « déviantes », cela reste inscrit dans un univers où la polarité et la hiérarchie du masculin et du féminin sont rigidement respectées. Les pratiques « subversives » déjouent-elles alors réellement le système du genre ? Ce qui s´écarte de la norme se situe-t-il en dehors de celle-ci ?
    Mobilisant le concept de « verdict », Didier Eribon propose d´orienter le regard vers le niveau des structures. Les pratiques « minoritaires » pourraient bien faire partie du système et contribuer à sa perpétuation plutôt qu´à sa transformation. Dès lors, comment pouvons-nous envisager le changement social et la politique radicale ?

  • C'est l'autobiographie d'un jeune homme d'aujourd'hui, si peu sûr de sa voix qu'il choisit d'en emprunter quatre autres pour raconter sa vie : celle de Quignard pour tenter de comprendre l'amnésie frappant un amour de jeunesse, celle de Duras pour dire la recherche effrénée de l'amour, celle de Proust qui, sur le canevas de La Recherche du temps perdu, relate les péripéties d'une vie entière, de l'enfance jusqu'à l'avènement de l'écriture ; enfin celle de Genet pour dire l'incapacité à aimer.
    C'est l'histoire d'un garçon qui n'arrive pas à aimer, qui ne comprend rien au monde et qui décide d'écrire cette incompréhension. C'est l'histoire de Laurent qui devient écrivain.

    "Me servir de ces écrivains comme d'une couverture, pour me cacher, pour avancer vers Fanny, vers Cédric, vers Etienne, et comme ces pompiers que j'imaginais perdus dans l'incendie d'une grande bibliothèque, cette couverture servirait à ce que moi-même je ne prenne pas feu." L. N.

  • Du roman au théâtre : avec le temps, les écrits de Jean Genet deviennent de plus en plus théâtraux, les dialogues, presque totalement absents dans son premier roman, prennent de la vigueur au point de réduire la narration aux didascalies. Il réécrit sans cesse ses textes. Mais Genet devient un « poète de la scène » plus qu'un simple dramaturge, il fait voler en éclats la scène traditionnelle et, à travers une utilisation particulière du langage, son théâtre devient une machine de guerre contre le théâtre institutionnel. Ce poète est également un engagé éthique, prenant parti pour la cause palestinienne. Toujours sous le contrôle de son créateur, cette oeuvre en perpétuel remaniement, tout à la fois autobiographique et politique, interpelle au plus intime d'eux-mêmes lecteurs et spectateurs par la force subversive que, dans ses éclats lyriques, elle met en jeu.

  • Il est d'usage que la biographie escorte la littérature, ne serait-ce que par le récit des vies d'écrivains. Mais l'idée qu'elle pourrait agir sur la conception même du littéraire a sans doute de quoi surprendre. Et pourtant, depuis qu'au XVIIIe siècle sont apparues et la notion moderne de « littérature » et le mot même de « biographie », leur relation a été on ne peut plus étroite : la pratique biographique a sans cesse remis en question, infléchi et transformé les façons d'envisager la littérature. Sous ses formes multiples, des « vitae » aux dictionnaires biographiques, de l'histoire littéraire à la presse, de la critique aux vies romancées, de l'autobiographie aux innovations d'aujourd'hui, la biographie est intervenue au coeur de tous les débats littéraires. Héritière de la tradition antique et médiévale de l'exemplarité, elle a redoublé l'incessant « qu'est-ce que la littérature ? », en lançant à celle-ci le défi permanent pour contester et réinventer ce qui la fonde et la justifie. Ce livre propose l'histoire de cette relation complexe par l'analyse des textes où la conjonction de ces usages d'écriture est particulièrement intense, de l'autobiographie de Rousseau aux « vies » de Pierre Michon, de la biographie inscrite en poésie chez Hugo et Baudelaire à l'écriture de soi chez Roubaud.

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