• Il est d'usage que la biographie escorte la littérature, ne serait-ce que par le récit des vies d'écrivains. Mais l'idée qu'elle pourrait agir sur la conception même du littéraire a sans doute de quoi surprendre. Et pourtant, depuis qu'au XVIIIe siècle sont apparues et la notion moderne de « littérature » et le mot même de « biographie », leur relation a été on ne peut plus étroite : la pratique biographique a sans cesse remis en question, infléchi et transformé les façons d'envisager la littérature. Sous ses formes multiples, des « vitae » aux dictionnaires biographiques, de l'histoire littéraire à la presse, de la critique aux vies romancées, de l'autobiographie aux innovations d'aujourd'hui, la biographie est intervenue au coeur de tous les débats littéraires. Héritière de la tradition antique et médiévale de l'exemplarité, elle a redoublé l'incessant « qu'est-ce que la littérature ? », en lançant à celle-ci le défi permanent pour contester et réinventer ce qui la fonde et la justifie. Ce livre propose l'histoire de cette relation complexe par l'analyse des textes où la conjonction de ces usages d'écriture est particulièrement intense, de l'autobiographie de Rousseau aux « vies » de Pierre Michon, de la biographie inscrite en poésie chez Hugo et Baudelaire à l'écriture de soi chez Roubaud.

  • Selon son auteur lui-même, La Recherche du temps perdu recèle une « construction dogmatique ». Mais laquelle exactement ? Il n'est pas si aisé de répondre car l'oeuvre de Proust est écrite de telle sorte que sa structure, les étapes de sa création et ses fins philosophiques y sont laissées volontairement implicites. Cependant, il est possible d'éclaircir ces points, dès lors que l'on s'avise que la Recherche est une démonstration, d'un genre très particulier. Ainsi l'enquête de Thierry Marchaisse vise-t-elle à expliciter la construction proustienne, en répondant aux quatre questions suivantes : Qu'est-ce qui a déclenché l'oeuvre de Proust ? Quelle vérité fondamentale voulait-il y démontrer ? Et comment ? Enfin, pourquoi s'est il efforcé d'effacer les marques trop apparentes de son étrange traité philosophico-littéraire ? Au moment d'y mettre la dernière main, Proust craignait encore que la pointe de son ouvrage, dont « l'idée » l'obsédait depuis 1909, resterait « comme un monument druidique, au sommet d'une île, quelque chose d'infréquenté à jamais ». Il avait bien raison de s'inquiéter. Précisément parce que la sacralisation des aspects esthétiques de son oeuvre a eu pour effet de rendre presque infréquentables ses aspects logico-philosophiques, et notamment la belle « leçon d'idéalisme » qu'elle contient en matière de créativité.

  • « Aller droit à l'auteur sous le masque du livre » : tel est le mot d'ordre de la critique beuvienne dans la première moitié du XIXe siècle, tandis que l'enseignement et l'édition commencent à imposer le syntagme « l'homme et l'oeuvre ». Mais qu'en est-il avant ? et après ? Conçu comme une contribution à l'histoire de la critique, cet ouvrage s'attache à suivre les diverses phases de l'interprétation biographique des oeuvres littéraires : résistances d'abord à l'âge classique et au début des Lumières, puis montée en puissance par phases successives de la curiosité biographique tout au long du XVIIIe siècle. La critique biographique que fonde Sainte-Beuve s'inscrit, en le modifiant déjà, dans le paradigme biographique que le préromantisme a dessiné et qui s'impose à l'âge romantique. Sous le signe du paradoxe, la période suivante prône le culte de l'« impersonnalité » tout en consacrant le triomphe de la biographie dans l'édition et dans l'enseignement, à l'image des « écrivains critiques » ambigus quant au biographique : les Goncourt, Barbey d'Aurevilly, Zola. Entre Proust et Barthes, le livre s'achève sur une vision synoptique du XXe siècle : Contre Sainte-Beuve de Proust, succession de diverses « morts de l'auteur » (Valéry, Blanchot, Barthes), puis, à partir des années 1970, retour de l'auteur par la petite porte des biographèmes, annonciateur de la mode des biofictions...

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