Collège de France

  • Leçon inaugurale prononcée le jeudi 11 décembre 2008. Chaire d´Histoire intellectuelle de la Chine. Depuis l´Europe des Lumières, on s´est beaucoup occupé de « penser la Chine », quitte à fabriquer les représentations les plus contradictoires, entre la « Chine philosophique » et le « despotisme oriental », entre une Chine éternelle, esthétique et consensuelle, et une autre, imprévisible et inquiétante. Pour sortir de ces clichés tenaces, Anne Cheng nous propose d´exercer notre oreille à capter ce que les auteurs chinois nous donnent à entendre. La Chine ne serait-elle pas capable, après tout, de penser et de se penser par elle-même ?

  • En opposant aux discours sectaires les armes universelles de l´histoire, de la philologie et de l´anthropologie, bref tout l´arsenal de la science et de la raison, l´histoire des religions du passé nous met en mesure de dégonfler les mythes modernes, ceux des autres, mais également les nôtres. Elle permet de repérer la projection dans le passé imaginaire des « origines » de fantasmes nationalistes, religieux ou racistes, et de désarmer les interprétations outrées qui peuvent être faites des textes sacrés. À l´intérieur des nations héritées du XIXe siècle, l´histoire ancienne peut aider à déconstruire la représentation que les États-nations se font parfois de leur passé, en montrant que malgré leur apparente proximité, leurs « ancêtres » sont aussi éloignés de la société actuelle que les habitants des antipodes. Elle permet de contester le « miracle grec », le « génie romain », la « supériorité germanique », ou encore la dialectique hégélienne selon laquelle les religions et l´histoire tendent vers le monothéisme chrétien. By opposing sectarian discourses with the universal weapons of history, philology and anthropology, in short, the entire arsenal of science and reason, the history of religions of the past enables us to deflate modern myths, and not only those of others but also our own. It allows us to identify the projection, in the imaginary past, of the "origins" of nationalist, religious or racist fantasies, and to disarm exaggerated interpretations of the sacred texts. Within nations inherited from the 19th century, ancient history can help to deconstruct the representation that nation states sometimes create of their past, by showing that despite their apparent proximity, their "ancestors", often simply assumed to be so, were as distant from the current society as the inhabitants of the antipodes, and hardly resembled the image assigned to them. It enables us to challenge the "Greek miracle", the "Roman genius", the "Germanic superiority", or the Hegelian dialectic professing that religions and history tend towards Christian monotheism.

  • En 1992, la convention de Rio sur la diversité biologique reconnaissait officiellement et pour la première fois l´importance des savoirs autochtones face aux grands défis écologiques et humanistes des décennies à venir. Si les peuples traditionnels sont désormais officiellement reconnus dans l´espace politique et les institutions internationales, les différents acteurs - peuples autochtones, ONG, États et scientifiques - ont parfois des pratiques et des visions radicalement différentes, notamment en matière d´utilisation et de rémunération des ressources génétiques et d´exploitation des brevets qui y sont liés. Si l´un des objectifs de la convention de Rio est « le partage juste et équitable des bénéfices issus de l´utilisation des ressources génétiques », les efforts traditionnels de conservation et les préoccupations économiques ne font pas toujours bon ménage. Dans ce contexte, les recherches sur la nature, les programmes et les régimes des savoirs traditionnels deviennent cruciales. Nous ne sommes pas en présence d´un seul mode d´accès à la connaissance, mais bien d´une pléthore de régimes de savoir qu´il faut encore connaître. Ignorer ces dimensions, c´est mettre en danger la continuité des systèmes de savoirs autochtones.

  • Leçon inaugurale prononcée le 5 février 2009. Chaire Milieux Bibliques. Les progrès des méthodes littéraires et de l´archéologie ont conduit à mettre en question la construction traditionnelle de la chronologie et de l´historiographie bibliques. Les maximalistes partent de l´idée qu´il faut simplement faire confiance au récit biblique. Scientifiquement, cette position n´est pas tenable. Pour les minimalistes, tout commence seulement à l´époque achéménide, vers 400 avant notre ère, voire même encore plus tard à l´époque hellénistique. Ils font valoir que la Bible est une pure construction idéologique et que les premiers manuscrits datent précisément de cette époque. Mais le matériel et les traditions qui sont à l´origine de la Bible hébraïque sont antérieurs à l´époque perse.

  • Où va la philosophie médiévale ? Elle va là où est la philosophie. Elle est là où va la philosophie. Elle est devenue médiévale, passé le Moyen Âge. Elle était seulement philosophie quand le Moyen Âge était encore saeculum modernorum, « siècle des Modernes », pour ceux qui y vivaient. Aujourd'hui, elle va là où doit aller celle ou celui qui veut relater, c'est-à-dire mettre en relation, son histoire. L'archéologie du sujet nous entraîne, en tout cas, dans l'espace comme dans le temps, du concile de Chalcédoine (451 ap. J.-C.) à la philosophie écossaise du xviiie siècle, à la philosophie autrichienne du xixe et pour finir, à la « déconstruction de la déconstruction » du troisième millénaire. Elle est un projet averroïste pour le post-postmodernisme.Alain de Libera est philosophe. Il a enseigné à la Ve Section (Sciences religieuses) de l'École pratique des hautes études et à l'Université de Genève. Il est depuis mars 2013 professeur au Collège de France, titulaire de la chaire d'Histoire de la philosophie médiévale.

  • Le langage nous importe en philosophie parce que la réalité nous importe. Si, comme il est dit dans les Recherches philosophiques, on doit se garder en philosophie contre la tentation constante de prédiquer de la chose ce qui réside dans le mode de représentation, c´est bien parce que ce qui nous intéresse est la réalité elle-même, et non ce que le langage nous oblige apparemment à supposer ou à croire à son sujet. J´entends ici par « réalisme » la conviction qu´entre la pensée ou le langage, d´une part, et la réalité, d´autre part, il n´y a pas de distance plus fondamentale et plus préoccupante que celle qui consiste dans la possibilité qu´ont les pensées et les propositions d´être fausses. Ce que dit sur ce point Wittgenstein est tout à fait opposé à l´idée bergsonienne que la pensée elle-même a déjà introduit par essence une distance entre la réalité et nous, et que seule l´intuition directe serait capable de nous livrer des faits.

  • Pour dire les choses de façon simplifiée et peut-être même un peu simpliste, je me suis trouvé dans les années 1960 confronté à une situation dans laquelle la question de l'importance de l'histoire de la philosophie et celle de la nature de la relation qu'elle entretient avec la discipline dont elle est l'histoire occupaient une place qui était tout sauf négligeable. Au premier rang des griefs formulés en France contre la philosophie analytique, par des gens qui ignoraient la plupart du temps à peu près tout d'elle, il y avait, en effet, sa façon réelle ou supposée d'ignorer ouvertement l'histoire de la philosophie et d'appliquer aux problèmes philosophiques un traitement qui avait contre lui le fait de les percevoir comme s'ils pouvaient être rencontrés et abordés de façon directe et presque complètement indépendante de la tradition qui leur a donné naissance et de l'histoire de celle-ci. Mais, d'un autre côté, l'impression que pouvait donner et que me donnait effectivement la philosophie française, dont l'histoire de la philosophie était incontestablement un des points forts et peut-être même le point fort, était la tendance à accorder à celle-ci une importance telle que la philosophie elle-même semblait se confondre plus ou moins, en fin de compte, avec son histoire. On peut remarquer, du reste, que les historiens de la philosophie ont généralement une tendance très affirmée à se considérer comme les défenseurs de la philosophie véritable, qui sont chargés de protéger celle-ci contre toutes les formes de subversion susceptibles de menacer, directement ou indirectement, son identité et son intégrité.

  • Where is medieval philosophy going? It is going to where philosophy is. And it is there where philosophy is going. It became medieval once the Middle Ages were over. It was only philosophy when the Middle Ages were still saeculum modernorum, the "century of the Moderns", for those living in it. Today, ...

  • It looks as though the anthropology of nature is an oxymoron of sorts, given that for the past few centuries, nature has been characterized in the West by humans´ absence, and humans, by their capacity to overcome what is natural in them. But nature does not exist as a sphere of autonomous realities for all peoples. By positing a universal distribution of humans and non-humans in two separate ontological fields, we are for one quite ill equipped to analyse all those systems of objectification of the world in which a formal distinction between nature and culture does not obtain. This type of distinction moreover appears to go against what the evolutionary and life sciences have taught us about the phyletic continuity of organisms. Our singularity in relation to all other existents is relative, as is our awareness of it.

  • Developments in literary methodologies and archaeology have led scholars to question the traditional conception of biblical chronology and historiography. The starting point for Maximalist studies is the idea that the biblical story should simply be taken as true. However this position is indefensible from a scientific standpoint. Minimalists consider that everything began either during the Achaemenid period, around 400 years before our own era, or even later during the Hellenistic period. They claim that the Bible is a purely ideological construct and that the first known manuscripts date precisely from this era. However the material cultures and traditions underpinning the Hebrew Bible are often older than the Persian era.

  • Metaphysics has been proclaimed to be archaic or outdated. Actually, it never "died". It has even experienced considerable revival throughout the world, which in France we have yet to fully appreciate. Because, in both the most general and the most precise ways, it questions "what there is", it is essential to any knowledge-related undertaking, in the sense not of a recognition of eternal truths but of an enquiry on the world and on reality. In this lecture Claudine Tiercelin sets out the programme of a scientific and realist metaphysics rooted in the rationalist tradition and diametrically opposed to obscurantist spiritualism and post-modern relativism.

  • By opposing sectarian discourses with the universal weapons of history, philology and anthropology, in short, the entire arsenal of science and reason, the history of religions of the past enables us to deflate modern myths, and not only those of others but also our own. It allows us to identify the projection, in the imaginary past, of the "origins" of nationalist, religious or racist fantasies, and to disarm exaggerated interpretations of the sacred texts. Within nations inherited from the 19th century, ancient history can help to deconstruct the representation that nation states sometimes create of their past, by showing that despite their apparent proximity, their "ancestors", often simply assumed to be so, were as distant from the current society as the inhabitants of the antipodes, and hardly resembled the image assigned to them. It enables us to challenge the "Greek miracle", the "Roman genius", the "Germanic superiority", or the Hegelian dialectic professing that religions and history tend towards Christian monotheism.

  • En apparence, l´anthropologie de la nature est une sorte d´oxymore puisque, depuis plusieurs siècles en Occident, la nature se caractérise par l´absence de l´homme, et l´homme par ce qu´il a su surmonter de naturel en lui. Mais la nature n´existe pas comme une sphère de réalités autonomes pour tous les peuples. En postulant une distribution universelle des humains et des non-humains dans deux domaines ontologiques séparés, nous sommes bien mal armés pour analyser tous ces systèmes d´objectivation du monde où une distinction formelle entre la nature et la culture est absente. Une telle distinction paraît, en outre, aller à l´encontre de ce que les sciences de l´évolution et de la vie nous ont appris de la continuité phylétique des organismes. Notre singularité par rapport au reste des existants est relative, tout comme est relative aussi la conscience que les hommes s´en font.

  • De l´infiniment petit à l´infiniment grand, couvrant plus de soixante ordres de grandeur de dimension spatiale, la théorie quantique est invoquée, tant pour décrire les vibrations encore largement mystérieuses des cordes microscopiques qui pourraient être les constituants élémentaires de l´Univers, que pour rendre compte des fluctuations du rayonnement micro-onde qui nous parvient des confins du cosmos. Serge Haroche nous présente dans cette leçon la théorie scientifique qui a révolutionné notre compréhension de la nature et enrichi de façon extraordinaire nos moyens d´action et d´information sur le monde.

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