Don Quichotte

  • " Virgil ne sentait plus ses jambes. Elles étaient restées trop longtemps croisées l'une sous l'autre, tels la faucille et le marteau des drapeaux rouges de son enfance.
    Il n'osait pas bouger. Le chien, un bâtard gris aux crocs jaunes, rôdait toujours. Prudemment, il tendit la main et chercha la portée de mulots. La chaleur de leurs poils gris le réconforta. L'un des petits lui téta le bout du doigt. Il en compta six, plus la mère. Le père était absent - comme lui.
    Avant, en Moldavie, il adorait les chiens et détestait les mulots. Mais depuis son arrivée en France, beaucoup de choses s'étaient inversées.
    Ici, il construisait des maisons et habitait dehors. Se cassait le dos pour nourrir ses enfants sans pouvoir les serrer contre lui et se privait de médicaments pour offrir des parfums à une femme dont il avait oublié jusqu'à l'odeur.
    Il ferma les yeux un instant et imagina la grande marmite de bordj cuire à feu doux dans la cuisine du petit village de Corjeuti. Derrière les vitres embuées, la tonnelle ombrageait un minuscule bout de jardin. La vision lui emplit le coeur, mais pas le ventre.
    Cela faisait deux mois maintenant qu'il vivait tapi dans un trou. Une tombe d'un mètre quatre-vingt-dix sur un mètre de large et un mètre de profondeur, creusée à la main au beau milieu de la forêt, et recouverte d'un toit de branches et de feuilles.
    Le jour, il y enfouissait ses affaires. La nuit tombée, il s'y enterrait vivant. Personne ne viendrait le chercher là, étouffé dans les broussailles, entre un tronc d'arbre couché par la dernière tempête et un entrelacs de branches mortes. "

  • " Si ce soir-là Charlotte n'était pas sortie dîner entre filles, si ce jour-là Karim n'était pas allé à la mosquée, jamais elle n'aurait déchiré sa robe, jamais il ne serait parti en Syrie. Ils promèneraient leur fille dans les allées du parc. Il lui achèterait des livres qu'elle laisserait traîner sur la table de nuit. Chaque jour elle serait plus belle. Chaque jour ils seraient plus amoureux. Ils boiraient du Sancerre au bonheur de leurs 30 ans, danseraient sur Christine and the Queens. La vie ne tient parfois qu'à un bas filé... "
    Le miracle n'arrivera pas : cette nuit-là, Karim perd tout. Son désir de vengeance va le mener jusqu'aux ruines d'Alep, au cœur de la machine à embrigader de Daech. Là où se cachent les monstres, mais aussi les centaines d'égarés qui ont fait le mauvais choix pour de mauvaises raisons. Là où il faudra lutter pour ne pas ressembler aux bourreaux.
    Un voyage réaliste au pays mal connu de l'embrigadement et de toutes
    les violences.
    Pascal Manoukian, ancien reporter de guerre, a dirigé l'agence
    Capa. En 2013, il publie un récit, Le Diable au creux de la main, dûment
    salué par la critique. Son premier roman, Les Échoués (2015), a reçu un
    bel accueil auprès des lecteurs, des libraires et des médias.

  • Montrer ce que d'autres voudraient cacher au monde, accumuler les preuves du présent pour les jugements à venir, saisir l'histoire en marche, c'est là l'engagement de Pascal Manoukian, reporter de guerre.

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