Librairie Droz

  • Merlin

    Robert de Boron

    Le Merlin de Robert de Boron est la partie du cycle arthurien qui précède immédiatement le Lancelot. Merlin, fils d'un incube et d'une vierge, a favorisé les amours d'Igerne et d'Uter, d'où naîtra Arthur ; c'est Merlin qui fit fonder la Table Ronde avec son siège périlleux. Le texte nous est parvenu sous la forme fragmentaire de 504 vers et dans une translation en prose du XIIIe siècle. Alexandre Micha, grand spécialiste des romans arthuriens en prose, nous procure la première édition critique moderne rendant ainsi honneur à la prose de Robert de Boron. L'édition se fonde sur le manuscrit fr. 747 (A) de la Bibliothèque nationale de France, le moins fautif, le plus cohérent peut-être, en notant toutes les variantes.

  • L'Âge de l'éloquence démontre l'utilité, pour l'historien de la culture, du paradigme rhétorique. La première partie apprécie la longue durée : Antiquité classique et tardive, Renaissance italienne et Réforme catholique. On y voit s'établir et se rétablir dans la culture européenne la fonction essentielle de médiation, de transmission et d'adaptation exercée par la rhétorique. Les débats relatifs au " meilleur style ", à la légitimité et à la nature de l'ornatus, à la définition de l'aptum, ne sont pas le privilège de professionnels de la chose littéraire : ils mettent en jeu, à chaque époque, l'ensemble du contenu de la culture et impliquent la stratégie de son expansion et de sa survie. Les parties suivantes examinent respectivement deux grandes institutions savantes de la France humaniste, le Collège jésuite de Clermont et le Parlement de Paris. A l'horizon apparaissent le public féminin et le public de cour, que la res literaria savante et chrétienne ne saurait ignorer sans se condamner à la stagnation ou à l'étouffement. Les débats rhétoriques entre jésuites ou entre magistrats gallicans oscillent donc entre la nécessité de ne rien sacrifier de l'essentiel, et l'autre nécessité, celle de doter cet " essentiel " d'une éloquence propre à le faire aimer, admirer, embrasser par les "ignorans ". Autant de débats qui se nourrissent de l'abondante jurisprudence accumulée par la tradition humaniste et chrétienne. Le classicisme surgit ainsi, dès le règne de Louis XIII, comme une solution vivante et efficace à un problème qui n'a rien perdu de son actualité : comment transmettre la culture en évitant le double péril de la sclérose élitiste et de la démagogie avilissante ?

  • Les paroles des prédicateurs transmises au prisme déformant des sermons modèles ou des prises de notes préservent quelque chose du processus de communication qui est leur raison d'être. Il faut pour le percevoir considérer l'ensemble du système de communication sociale auquel elles appartiennent. Comment, en effet, être écouté et se faire entendre des simples gens sans parler à l'unisson de la liturgie et des images, à la manière d'instruments de musique divers et concertants ? Comment les entretenir efficacement de Dieu, des anges et des saints, sinon par des figures qui parleront à leur imaginaire et en chargeant les mots du quotidien d'autres sens que leur sens immédiat ? Ces voies richement documentées ne doivent pas faire perdre de vue la question difficile mais cruciale de la réception effective. Puisque les mêmes repères culturels sont souvent partagés entre les prédicateurs et ceux qui les écoutent, l'adoption massive des représentations religieuses disséminées dans les sermons s'en trouve facilitée. Mais l'accueil du message est rarement dénué de réinterprétation.

  • Duchesse souveraine de Bretagne et reine de France pour la seconde fois, épouse de Charles VIII puis de Louis XII, Anne meurt à Blois le 9 janvier 1514. Ses obsèques durent soixante-dix jours. Un long convoi, terrestre, mène son corps à Paris et Saint-Denis, puis un bref voyage, fluvial, apporte son coeur à Nantes où son coffret d'or, exceptionnel, reste le symbole de la relation mystique entre un peuple, sa souveraine et son territoire. La multiplicité des rites, parfois nouveaux, et la richesse des cérémonies révèlent la puissance de la Couronne, l'importance des Bretons, le rang de chacun, le poids de l'Eglise et le rôle de la quête du salut. Par les regards croisés de l'historien, qui interprète les textes, de l'historien de l'art, qui décrypte les miniatures, et de l'archéologue, qui fait parler les objets, le lecteur découvre au jour le jour l'organisation politique, la préparation technique, le déroulement et le rayonnement des plus grandioses obsèques royales qu'ait connues la France au début de la Renaissance.

  • Le divertissement, la fête, le rire sont des besoins que, pour exorciser les inquiétudes de la vie quotidienne, nous éprouvons tous. Cela est encore plus vrai dans les sociétés soumises à une discipline sévère ou confrontées à des événements douloureux. Les XVIe et XVIIe siècles ont su créer ces espaces d'exception. Ils ont réservé une place aux bouffons et aux farceurs, à l'expression publique de l'exubérance et de la gaieté, ils ont su contourner les interdits pour libérer l'énergie vitale de ses entraves. La littérature tient sa part dans ce grand jeu. Au XVIe siècle, Erasme, Rabelais, Montaigne, quelques autres docteurs en gai savoir affirment la légitimité du plaisir. Lorsque l'ordre moral et la police des idées se resserrent, au XVIIe siècle, des écrivains prennent la relève, remplissant dans la société la même fonction que le fou à la cour. Ce sont des bohèmes, des saltimbanques, des lettrés plus ou moins libertins qui incarnent ou mettent en scène la joie pour la faire advenir. Si Molière joue ce rôle à la perfection, toute une faune littéraire, à ses côtés, s'emploie à créer des mondes où l'homme, en accord avec son désir, peut s'épanouir.

  • Les débuts de la représentation du Christ sont mal connus. Ils ont surtout été problématiques et son histoire renseigne sur des transformations qui vont au-delà des images. Ce livre en suit l'évolution dans les premiers siècles du développement des images chrétiennes. Il s'efforce de comprendre une diversité inattendue et une évolution qui conduit du début du IIIe, à Rome, jusqu'au Xe siècle à Byzance. Le développement du christianisme est lié à la profonde transformation du monde romain. Les images chrétiennes, celles du Christ en particulier, donnent des éclairages sur les modalités de cette évolution et permettent de voir une radicale transformation dans la manière de percevoir les images et de comprendre le monde. Le christianisme aussi a évolué : les images ne sont, dans les débats sur le Christ, ni absentes, ni passives, mais y contribuent à travers leurs commanditaires qui, pour ne pas représenter une voix officielle de l'Eglise, n'en sont pas moins informés.

  • La Suite du roman de Merlin est une continuation du Merlin en prose attribué à Robert de Boron. Elle raconte les premières années du règne d'Arthur après l'élection au trône du jeune souverain. Durant ces années, Arthur consolide son pouvoir et la révélation du secret de sa naissance met un terme aux doutes de ses barons, qui l'acceptent définitivement comme roi quand ils apprennent qu'il est le fils d'Uterpandragon. Il épouse Guenièvre et reçoit la Table Ronde... Pourtant, à la différence de la Suite-Vulgate, la Suite du roman de Merlin n'est pas une simple chronique des débuts du règne d'Arthur, car l'auteur a introduit dans son oeuvre un sombre climat de fatalité. L'inévitable catastrophe qui mettra un terme à l'épopée arthurienne trouve son origine dans l'inceste commis par le jeune roi avec sa soeur, la reine d'Orcanie, relaté dès le début du roman.
    Première édition qui tienne compte du manuscrit de Cambridge, inconnu de G. Paris, manuscrit qui porte la trace d'un réel remaniement. Gilles Roussineau donne par ailleurs une très fine analyse de la langue des manuscrits dans son introduction et munit son édition de tous les outils nécessaires à sa lecture et à son étude.

  • L'Effet Pygmalion procède d'une incursion dans l'immense fortune littéraire, visuelle, audiovisuelle enfin, du mythe fondateur de la première histoire de simulacres consignée par la culture occidentale. La légende raconte qu'un sculpteur chypriote tombe amoureux de l'oeuvre qu'il façonne; dans un élan de magnanimité, les dieux décident de l'animer. Devenue, par la volonté divine, femme et épouse de son créateur, cette dernière reste néanmoins un artefact qui, s'il est doué d'âme et de corps, n'en demeure pas moins un fantasme. Un simulacre, précisément. Artifice privé de modèle, le simulacre ne copie pas un objet réel, il s'y projette plutôt et l'escamote, il existe en soi. Ne procédant pas de la copie d'un modèle, n'étant nullement fondé sur la ressemblance, le simulacre transgresse la mimésis qui domine la pensée artistique.
    Ambitieux, l'ouvrage ne se satisfait pas d'une approche interdisciplinaire. Ainsi définit-il son objet critique non par une succession de témoignages artistiques ou littéraires, mais par la conception même de la représentation, le statut du modèle et de la copie. En ce sens, si un texte d'Ovide ou de Vasari, une miniature médiévale, une statue vivante de la Renaissance, une peinture romantique, une photographie, un film et jusqu'à la poupée Barbie sont convoqués par Victor Stoichita, c'est pour être examinés avec les mêmes principes critiques et contribuer à un discours herméneutique sur la conception occidentale de l'image.
    Le mythe de Pygmalion, parabole de l'infraction même de la représentation, de l'éviction de la mimésis et de la déviation du désir, fonde une anthropologie de l'objet esthétique et donne à voir la feinte originelle dans toute société captivée par les simulacres et ses leurres, telle que la nôtre.

  • Lorsque Calvin entreprend sa réforme religieuse, il fait appel à différents moyens de communication : le sermon, la correspondance, le livre. Quelle place accorde-t-il cependant à l'imprimerie pour assurer le rayonnement de son message ? Cette question suppose une enquête approfondie sur les relations que Calvin entretient avec le livre : les genres littéraires qu'il a illustrés; les raisons qui l'ont poussé à prendre la plume; la langue utilisée (latin et français) et les publics visés; plus concrètement encore l'organisation de son cabinet de travail et les relations avec ses imprimeurs et libraires. Il convient également de s'interroger sur sa bibliothèque et sur ses lectures, celle de la Bible et celle des auteurs anciens et contemporains. Comment intègre-t-il ses lectures dans son oeuvre écrite ? Dernier volet de l'enquête: la censure. Comme les auteurs et les imprimeurs sont étroitement contrôlés à Genève, Calvin peut-il imprimé impunément tout ce qu'il veut ? Joue-t-il le jeu de la censure ? Pour mener l'enquête, Jean-François Gilmont tire profit de sa connaissance approfondie tant de la bibliographie calvinienne que de son oeuvre, jusqu'à la correspondance relue à nouveau frais. Son étude, qui nous donne une image extrêmement vivante et parfois inattendue de Calvin, offre de nouvelles perspectives sur le Réformateur, sur son action pastorale et même sur son style et sa théologie.

  • Les vignettistes du XVIIIe siècle ont pour héritiers les illustrateurs qui se multiplient à partir de 1830, alors que se renouvellent le monde de l'édition et les arts de la gravure. Au XIXe siècle, presque tous les artistes ont travaillé pour la librairie. L'illustration, véritable journalisme du crayon selon Théophile Gautier, devient pour beaucoup un lieu de passage, un tremplin pour la notoriété et le plus souvent un lieu de relégation. Car l'illustration, jugée populaire, industrielle et mercantile, a mauvaise presse. L'illustrateur, quant à lui, se voit souvent accusé de trahir la pensée de l'écrivain, tandis qu'il souffre à son tour d'être trahi par les graveurs de reproduction.
    Rodolphe Topffer (1799-1846), peintre frustré, professeur, romancier et critique d'art, doit sa renommée à la fortune inattendue de ses histoires en estampes, rebaptisées "bandes dessinées". C'est l'exemple typique de l'écrivain tenant la plume et le crayon, le modèle de cette double vocation si fréquente à l'âge de la fraternité des arts. L'illustration de ses oeuvres par lui-même pose en des termes exemplaires la question centrale de l'autographie par rapport à la gravure de reproduction. J.-J. Grandville (1803-1847), tout au long de sa carrière, a réfléchi à la condition de son métier, défendu sa position de "professionnel" de l'illustration et lutté pour revaloriser le statut de l'illustrateur. Ses relations complices ou conflictuelles avec éditeurs, écrivains et graveurs révèlent les tensions qui caractérisent la librairie illustrée sous la Monarchie de Juillet. Gustave Doré (1832-1883) est certainement le plus célèbre des illustrateurs. Il est devenu l'incarnation de son métier jusque dans les moindres détails de son style de vie, de son comportement, de son corps même. Sa soumission tragique et paradoxale à l'étiquette de l'illustrateur, alors même qu'il se destinait au grand art, jette un éclairage sur le fonctionnement de la critique, sur la domination symbolique exercée par la hiérarchie des genres et des techniques. P
    hilippe Kaenel écrit l'histoire sociale des illustrateurs au XIXe siècle. Sur la base de documents souvent inédits, il montre que le métier d'illustrateur agit comme révélateur des catégories esthétiques et professionnelles sur lesquelles reposent alors les beaux-arts.

  • Ce livre se propose de restituer la pensée qui est au fondement de toute l'oeuvre de Mallarmé et qui lui donne sa cohérence. Il propose pour cela une enquête historique et surtout la lecture approfondie de textes en prose trop souvent réputés incompréhensibles en particulier les Divagations, mais aussi les ouvrages scolaires (Les Dieux antiques et Les Mots anglais). Ce qui est appelé ici la religion de Mallarmé ne pose pas la question de sa foi, mais dévoile une pensée originale de la dimension sacrée de l'existence, qui s'enracine dans une conscience moderne du langage et qui comprend tous les domaines de l'activité humaine, du poétique au religieux en passant par le politique, l'économique et le social, sous le signe de la fiction, qui est l'autre nom de la littérature. Cette pensée critique de la littérature et de la société n'en débouche pas moins sur une utopie religieuse.

  • Avec les guerres d'Italie, la vulgate nous enseigne que la Renaissance italienne se diffuse en Europe, que les grandes monarchies territoriales s'affirment, que l'Italie pleure ses malheurs tandis que Machiavel élabore une lecture sécularisée de la politique. Bref, les guerres d'Italie sont un seuil de la modernité. Ce livre révèle les enjeux théologico-politiques de ces conflits qui avant la Réforme protestante ont stimulé des espérances politico-religieuses et permis l'affirmation de la monarchie pontificale. Durant ces guerres, les prophètes ne peignent pas l'avenir en noir mais sèment des rénovations politique et religieuse. La défense des Etats pontificaux par les armes militaire, politique mais aussi spirituelle n'est pas le signe d'une sécularisation de la papauté mais procède d'une conception théocratique du pouvoir pontifical, bien décidé à affirmer sa supériorité sur les princes et les conciles. L'auteur y montre aussi que les forces impériales et françaises se disqualifient mutuellement en s'accusant d'hérésie et d'impiétés. Mais la saturation de justifications religieuses de ces conflits n'en font pas des guerres de religion car les armées en présence sont rétives à la confessionnalisation. Voilà qui interroge sur nouveaux frais le rapport entre violence et religion à la Renaissance.

  • Les grands poètes néo-latins de l'Italie du Quattrocento ont consacré une part importante et méconnue de leur oeuvre à célébrer les plaisirs de la chair ; cette anthologie en rassemble et en traduit les plus belles réussites. Voilant leur audace par le recours à une langue élitiste et revendiquant l'imitation de prestigieux modèles antiques, ces poèmes contredisaient les discours théologiques, médicaux et philosophiques du temps. Le corpus érotique ainsi constitué est parcouru par deux veines d'inspiration divergente : l'une, sensuelle, imite principalement les élégiaques : Tibulle, Properce et surtout Ovide ; l'autre, crue et provoquante, s'inscrit dans la lignée d'un Catulle ou d'un Martial. Oscillant entre littérarité (par cette appartenance à une tradition poétique) et littéralité (en stimulant l'imagination de leurs lecteurs), ces textes étonnants, qui font entendre un « mâle » discours sur les femmes et la sexualité, sont susceptibles d'initier un large public aux charmes de la littérature (néo-)latine.

  • Dès le texte biblique, libérer l'individu possédé par le diable est une question épineuse qui reçoit une réponse musicale : David soigne Saul grâce au pouvoir de son instrument. Si la théorie musicale et la glose médiévale véhiculent cette action de la musique sur le malin, c'est au XVe siècle que naît un genre littéraire particulier à la diffusion et au succès européens : le manuel d'exorcisme où les théologiens établissent une science des signes pour distinguer la possession démoniaque des maladies naturelles et discourent des remèdes spirituels et corporels. La musique y est signe de la présence du diable et son langage participe des altérations du possédé, mais elle est aussi antidote et rétablit l'harmonie du corps aliéné. L'analyse de la musique dans les manuels d'exorcisme, au coeur de cet ouvrage qui inclut également la littérature de sorcellerie et de nécromancie, dévoile un rôle et un statut de la musique méconnus jusqu'à aujourd'hui que celle-ci ne perdra pourtant qu'à la mise à l'Index des manuels les plus célèbres au début du XVIIIe siècle.

  • L'Album de Villard de Honnecourt est le seul document personnel que nous ait laissé un architecte du XIIIe siècle. Connu et exploité par les historiens de l'art et de l'architecture dès le XIXe siècle, il a été considéré comme l'oeuvre d'un amateur depuis les années 1970. Jean Wirth reprend le problème à partir de l'étude philologique des écritures contenues dans le manuscrit et montre qu'il faut attribuer à Villard les pages dont les dessins techniques relatifs à la construction passaient pour l'oeuvre d'un continuateur. Dans une série de chapitres alertes, il analyse ensuite l'art du dessin et son adaptation à la multiplicité des tâches, du dessin d'après nature au relevé architectural. Les dessins relatifs à l'ingénierie, à la géométrie et à la stéréotomie sont traités un à un, afin de clarifier autant que possible les procédés techniques qu'ils transmettent. L'examen des déplacements de l'architecte, des monuments qu'il a vus et de son évolution stylistique mène ensuite à une rectification de la chronologie de son oeuvre qu'on croyait retardataire. Cette étude s'affirme avec intelligence et précision comme une réhabilitation de Villard de Honnecourt ; elle fera date.

  • Gabriel Audisio s'intéresse à une question qui n'avait fait jusqu'ici l'objet d'aucune synthèse: la situation de l'étranger en France au siècle de la Renaissance et de la Réforme. Dans un second temps, l'étude se concentre sur la Provence, province frontière tardivement rattachée au royaume (1481) qui a fortement attiré les immigrés. Enfin, c'est Apt, petite ville intérieure qui permet de prendre concrètement la mesure de l'intégration ou de l'exclusion par la propriété, l'élection au Conseil de ville, le mariage, le parrainage.
    La documentation première est constituée par les lettres de naturalisation, alors indispensables à l'étranger pour pouvoir léguer ses biens et échapper au droit d'aubaine qui les attribuait au souverain. L'étude montre comment se met alors progressivement en place une législation, entre droit du sol et droit du sang, qui dura jusqu'à la Révolution et dont nous avons hérité.

  • L'édition du Jeu de saint Nicolas par Albert Henry « réussit à fournir en un minimum de pages l'essentiel et plus de ce qui pouvait être rassemblé sur le texte, sur ses supports - le manuscrit BnF, fr. 25566, le vers, la langue de l'auteur -, sur ce qu'on peut reconstituer de la mise en scène, sur Jehan Bodel, sur la place du Jeu dans l'oeuvre de celui-ci et dans l'histoire littéraire, ainsi que sur toutes les éditions et les travaux critiques dont cette pièce a été l'objet. Au-delà de la collation d'un abondant matériau, il y a la synthèse, car l'établissement du texte et les notes qui l'accompagnent sont nourris des études antérieures ainsi que d'une réflexion sur les relations entre les diverses composantes du texte [...]. S'y ajoutent les multiples éclaircissements fournis dans les notes sur l'intelligence de points particuliers. Le matériau proverbial, enfin, est rassemblé à part, pourvu des renvois utiles à [l'édition] Morawski ou à des textes médiévaux.
    Somme donc que cette édition qui, dans des limites matérielles restreintes, fournit, avec le texte reconstitué dans son authenticité, tous les moyens d'approche souhaités de celui-ci ».
    Nelly Andrieux, « Notes de lecture », Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, tome 148, 1982.

  • Augustin, déjà, distingue parmi les combats et conçoit l'idée de guerre juste. Ceux qui la mènent, et qui sont milites, peuvent donc être rassurés sur leur sort éternel : Dieu n'est pas hostile aux soldats, lorsqu'ils se mettent au service du bien. Les doutes persistent cependant, et il faut souvent vaincre ces inquiétudes, montrer que l'on peut être en même temps un bon chrétien et un bon miles. Les guerres menées par ou pour les papes y contribuèrent. La valorisation de la guerre, lorsqu'elle est « juste », voire « sainte », n'entraîna pas aussitôt une grande promotion de la condition guerrière. Les milites demeurent encore, par leur métier, entachés d'une certaine faute, tachés du sang répandu, même pour une juste cause. Les entreprises des papes contre leurs voisins, pour libérer le jeune état pontifical des menaces lombardes, sarrasines, normandes, les expéditions de la Reconquista espagnole, plus tard les croisades conduisirent à une plus grande valorisation de la militia. Les milites sortent de l'ombre. La militia naît. L'essorde la chevalerie va commencer. Le manteau idéologique, lentement tissé pour d'autres, va pouvoir l'habiller.

  • On ne sera pas étonné que le travail des commentateurs médiévaux s'ancre à deux points fondamentaux : l'analyse du langage de l'Ecriture, la possibilité de faire éclater ce langage pour aller au-delà de ce que sont en mesure d'exprimer les mots. Faisceau de techniques consistant à décoder l'Ecriture, traitant de la compréhension et de l'interprétation humaine de textes réputés d'inspiration divine, l'exégèse enrichit le texte biblique d'une signification déclinée en différents sens. Ainsi la réflexion herméneutique porte avant tout sur l'analyse du langage de la Bible. Se pose la question de savoir si l'herméneutique est alors réduite à des fins d'allégorèse ou si elle fait l'objet, aux XIIe et, plus encore, XIIIe siècles, d'une réflexion proprement épistémologique tout en démarquant son champ d'application au seul corpus biblique.
    Force est de constater que l'intense pratique exégétique des XIIe et XIIIe siècles s'est accompagnée d'une réflexion non moins consistante. Au départ de ce constat, Gilbert Dahan examine comment une exégèse confessante, de type traditionnel, dans laquelle inspiration et expérience jouent un rôle prépondérant, en vient à être formalisée. Dossiers à l'appui, il établit quels moyens elle déploie pour fondre en un système cohérent les contradictions qui la constituent, acquérir les caractères de ce que l'on appellerait volontiers une exégèse scientifique et enclencher le processus d'une méthode herméneutique.
    En d'autres termes, le présent recueil, et l'intérêt même du choix des travaux réunis, permet de poser que l'intention herméneutique est bien applicable au Moyen Age et ne peut être tenue pour un effet, qu'il faudrait admettre anachronique, de la recherche contemporaine.

  • Au XVIIe siècle, Paris est le plus grand centre d'édition de l'Europe. Interprétation globale d'un phénomène touchant à la fois à l'économie, à la politique et à la vie intellectuelle et religieuse, ce livre se veut une explication du mouvement du siècle et de l'esprit classique. Il fait revivre dans ce but le petit monde du livre, mais aussi celui des auteurs et de leurs lecteurs. L'auteur montre comment la Contre-Réforme triomphante ouvre d'abord au livre un immense marché. Une crise de surproduction y succède. L'Etat réagit en contrôlant de plus en plus étroitement la presse. Tel est le climat dans lequel se développe la littérature classique qui, à l'image du système monarchique, prétend à la recherche idéale d'une forme de stabilité et de perfection. Mais il est impossible d'entraver la liberté de la presse, l'opposition au système monarchique se réfugie alors hors de France, en Hollande notamment. Et c'est là que se prépare l'avenir.

  • Prométhée, c'est le symbole de l'intelligence humaine, de la création, de l'art et de la science; c'est aussi le savant torturé par la recherche, le philosophe par la vérité, le révolté contre toute autorité, le premier champion de la liberté métaphysique. Eschyle, Boccace, Calderon, Goethe, Schelley, Bourges entre autres furent fascinés par le voleur de feu. L'ouvrage de Raymond Trousson déploie l'éventail des interprétations dont le héros de la mythologie grecque a fait l'objet en même temps qu'il décrit son évolution chronologique à travers la littérature occidentale. C'est l'odyssée séculaire d'un des symboles inhérents à notre conscience que nous voyons se dérouler au fil des pages.

  • Bête noire des critiques et des bibliographes, les supercheries occupent une place obscure, et parfois honteuse, dans l'histoire de la littérature française. Si l'usage du pseudonyme est un subterfuge banal, il est plus rare - et plus grave, aux yeux des censeurs sourcilleux - qu'un homme ou une femme de lettres attribue ses propres écrits à un être imaginaire. En occultant provisoirement sa responsabilité personnelle, en laissant croire à la réelle existence d'un personnage de pure invention et à l'authenticité de ses oeuvres, le simulateur se rend coupable de supposition d'auteur. Sont ici réunis une trentaine d'auteurs effectivement supposés par des écrivains célèbres (Sainte-Beuve, Mérimée, Louÿs, Gide, Larbaud, Apollinaire, Vian, Queneau, Gary...) ou de moindre renommée (Desforges-Maillard, Fabre d'Olivet, Vicaire, Picard, Gandon...). Le corps de l'ouvrage comprend une partie strictement anthologique où figurent, d'un côté, les textes de présentation (généralement biographiques) relatifs aux auteurs supposés, de l'autre, plusieurs " morceaux choisis " de leur production. Des notices spécifiques précisent en outre comment furent conçues, puis reçues, " la vie et l'oeuvre " de chacun.
    En fin de volume, une étude de synthèse examine l'ensemble des techniques utilisées dans ce genre de supercherie : une typologie des auteurs imaginaires et des auteurs pseudonymes permet de cerner en particulier les différences entre texte apocryphe, plagiat, pastiche et mystification proprement dite. L'analyse de ces stratégies falsificatrices s'appuie régulièrement - au besoin pour les critiquer - sur les travaux de Barbier, Quérard, Nodier, Lacroix, Lalanne, Augustin-Thierry et Wirtz, tous experts en ces délicates et brûlantes questions de littérature légale.
    Jean-François Jeandillou, Professeur à l'Université Paris X-Nanterre, est membre de l'Institut universitaire de France. Il a notamment publié un essai sur l'Esthétique de la mystification (éd. de Minuit, 1994) et l'Analyse textuelle (Armand Colin, 1997).

  • Au Siècle des Lumières, le héros de roman prend la plume. Saisi d'une rage de raconter sa vie et de se donner une histoire, il devient un écrivant. René Démoris explore une forme romanesque liée, au début du XVIIe siècle, au roman picaresque espagnol et qui prend son essor dans les mémoires authentiques et fictifs de l'époque classique. Elle triomphe dans l'autobiographie pittoresque - et à nouveau picaresque - de Gil Blas de Santillane, avant de s'épanouir chez Marivaux et Prévost. Démoris définit le rapport qu'entretient ce roman à la première personne avec la mutation sociale, culturelle et politique qui va produire ce monstre singulier, l'individu, et qui mène au sacre de l'écrivain. Fiction singulière que celle où s'exerce la première personne, laquelle suggère à ses lecteurs un exercice de critique autant que d'identification. En attendant qu'avec Jean-Jacques et ses Confessions, roman-mémoires enfin vrais, l'auteur jette le masque. L'exaltation du Je narratif renvoie au fondement même de notre relation à la littérature. A-t-on une autre histoire que celle qu'on s'invente et qu'on écrit ?

  • « La matière demeure et la forme se perd », écrivait Ronsard. C'est partout, au XVIe siècle, la même fascination pour le transitoire et le protéiforme, la même effervescence vitaliste et naturiste, le même regard porté sur la gestation de formes issues du chaos, la même attirance pour les naissances confuses.
    La tache de Léonard, les grottes artificielles de Palissy, l'inachèvement programmé de grandes oeuvres comme celles d'Erasme, de Rabelais, de Ronsard ou de Montaigne, disent en autant de variations le triomphe de la métamorphose.
    Au rebours des principes d'ordre, d'harmonie et de maîtrise d'ordinaire associés à la culture de la Renaissance, ce livre explore l'envers mouvant et dionysiaque d'une époque placée sous le signe de l'instabilité. La flexibilité de la littérature et de l'art au XVIe siècle est replacée dans un contexte large, qui va des théories de la Création, de celles de la cosmologie, de la biologie et de la géologie à la conception de l'homme et au sens de l'histoire.
    Perpetuum mobile constitue une magnifique initiation à la culture d'un siècle ondoyant et divers, qui ressemble au nôtre par l'inquiétude et le sens de l'inaccompli.
    Frank Lestringant

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